MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
 

par Mehdi Dellagi & Dorra Ismaïl

 

Le 30 Juin 2010, le Département des Arts de L’Islam du Louvre a présenté l’avancement du chantier du projet de l’équipe Bellini – Ricciotti, lauréate, en 2005, du concours d’architecture.

La réponse retenue est celle d’un ‘foulard/voile’ en tant que couvrement de la cour Visconti. Encore une fois, une manipulation de l’événement médiatique, sociologique et politique qui extrait totalement le débat sur le fond même de l’architecture.

Évidemment, il s’agit d’un opportunisme de la part des concepteurs. Chose que nous ne pouvons pas leur reprocher. C’est plutôt aux membres du jury qu’il faudrait demander des explications pour cette déviation. Bref. Toujours est-il que la stigmatisation politique, de la part des uns autant que des autres, sera scellée dans l’acier, le verre et le béton…soit disant, hautement complexe techniquement !

Un projet de plus pour les véreux critiques d’architectures qui ne s’intéressent qu’à une vision ponctuellement temporelle de l’architecture. Dommage que les Arts de l’Islam, si cette catégorisation reste justifiée…soient réduits à un discours aussi faible en matière de concept architectural…si l’on peut qualifier l’allusion à la symbolique du voile ‘un discours’. Ce qui prouve que, d’une part, les architectes concepteurs manifestent une ignorance flagrante de ce qu’ils estiment manipuler et d’autre part, que le travail de la société civile est quasiment absent pour palier cette défection.

Pas étonnant du tout d’ailleurs…l’architecture se veut malheureusement aujourd’hui une médiocre concurrente du terrain sociopolitique…puisque sur le terrain du politique ou du sociétal le débat sur l’islam est réduit au foulard, à l’interdiction du porc et du vin, voire au minaret. Musulmans ou pas, tout le monde se jette aveuglement dans ce débat frénétique sans queue ni tête et qui ne mène vers rien d’autre qu’un vide culturel et nous éloigne de fait d’un projet de société qui cherche à interroger les expressions multiculturelles en en dégageant les épaisseurs historiques et épistémologiques et non à les cantonner dans des définitions et des raccourcis stériles. Si les non musulmans se prêtent à ce jeu, personne ne peut les blâmer puisque certains musulmans les y ont mené : en identifiant leur ‘musulmanéité’ à l’interdiction de manger du porc et de boire du vin ou à l’obligation d’un minaret dans une mosquée. Le raisonnement inverse est aussi valable d’ailleurs ; la laïcité se réduit-elle à la liberté de manger du porc, boire du vin et ne pas porter le foulard ? Bien des associations aussi ‘stigmatisantes’, mais profondément ancrées chez certains défenseurs d’appartenances diverses…de quoi faire retourner plus d’un Rousseau, Voltaire, dans leurs tombes...

Les musulmans (du moins ceux qui semblent ou prétendent les représenter) ont raté une énième occasion, dans l’histoire, pour s’interroger sur le fondement de ce qui fait d’eux des êtres humains de cette aire temporelle dont le fait d’être musulman n’en constitue qu’une partie et non l’être en soi. Se sont-ils aujourd’hui posés la question : qu’est-ce être musulman ? Naît-on musulman ou le devient-on ? Si c’est un choix qu’elles en sont les éléments constitutifs ? Le sens de l’éthique, du devoir de la droiture et du respect de l’autre ou plutôt le fait de ne pas manger du porc ou de prier dans une mosquée avec minaret ? Quand comprendrions-nous que notre destin est entre nos mains et non entre des forces occultes ou des X personnes, événement(s) ou entités qui auraient le statut et le pouvoir de décider pour nous. Quand serions-nous à même de rompre le cordon ombilical avec l’événement/roi qui décide pour nous et selon le moment, ce que l’on doit dire, faire ou penser ?

Si du temps de l’islam juridico-social le minaret était un enjeu urbain de signalétique et de repérage(s) social réglementé par les ‘Faquih’ (religieux faisant office de jurisprudence) qu’en est-il de son statut aujourd’hui ? La signalétique peut-elle être pensée dans les mêmes termes que l’on soit à Tombouctou, à Tripoli, à Paris ou à Genève ? Le pense-t-on davantage aujourd’hui comme un objet symbolique-sémantique ou comme élément à part entière d’une pensée architecturale ancrée dans une réalité urbaine singulière ?

C’est sur ce terrain là de la réflexion que sont censés nous mener les opérateurs de l’espace… Mais avec des réponses comme celle de la cour Visconti ou la proposition de Jean Nouvel au Musée de l’évolution humaine à Burgos (Espagne 2000) qui se terre dans une grotte sous une colline artificielle en plein centre ville…Bye Bye Architecture…Retour à la case départ, voire primitive : « événement dis-moi qui est la plus belle, dis moi ce que je dois faire et penser »…Que feraient-ils pour un musée de la culture juive : une croix de David, ou une structure sous forme de kippa ? Pour un musée de la chrétienneté : un crucifix ? Seraient-ils bien embêtés aujourd’hui en sachant que le chercheur Gunnar Samuelsson évoque la thèse que le Christ n’ait probablement pas été crucifié ? Ces cultures et histoires millénaires, dont les héritages sont multiples et enchevêtrées à la fois, méritent davantage d’égard qu’une simple transposition myope de représentations de façade.

Pourvu que certains architectes cessent de bafouer leur métier dans des considérations formelles et symboliques dénuées de toutes épaisseurs. Faisons preuve de plus d’éthique et de culture : le voile si on veut en parler est « congénitalement biblique » et non exclusivement musulman… Associer islam et voile c’est tout comme associer Japon et sushi, France et Tour Eiffel, voire même Europe et culture gréco-romaine : des raccourcis bien désolants pour des Bac + 7 ou plus ! Si l’on s’exerçait à observer l’épaisseur de l’histoire en intégrant une durée plus substantielle à l’instar de la tectonique des plaques on épaissirait du coup notre ‘bagage’ culturel : si Saint Augustin, le père du nouveau testament et fondateur du christianisme (Jésus a toujours été juif, jusqu’à preuve du contraire), est né en Algérie et Saint Paul né à Tarshish (Tunis, citée dans la bible), ça ne fait pas du Maghreb arabe le berceau de la civilisation chrétienne et l’inverse est tout aussi valable. Si Virgile, auteur de l’Eneide texte central de la culture prétendue gréco-romaine, est un esclave noir africain, cela ne fait pas de l’Afrique le berceau de la culture romaine… Si aujourd’hui l’on retrouve en Afrique du nord des traces et vestiges uniques de l’antiquité punique, phénicienne, romaine, grecque bien antérieures à celles retrouvées en Europe, loin s’en faut aux maghrébins de revendiquer haut et fort leur primauté par rapport à la culture gréco-romano-christiano-judaïque….

Au lieu de penser leur opérativité dans un continuum universel constamment renouvelé, les architectes superstars, à l’instar de Nouvel, Ricciotti, Bellini et compagnie, préfèrent jouer aux gentils perroquets du moment ; la postérité le leur rendra bien.
Il ne nous reste plus qu’à suivre la suite de la dérive ou prendre en main la situation et se battre sur le terrain de la pensée non pas sur celui des appendices en orbite.

Mehdi Dellagi & Dorra Ismaïl.
Paris, le 03/07/2010

Mehdi Dellagi est architecte.
Dorra Ismaïl est architecte, auteure de « La pensée en architecture au ‘risque’ de l’événementialité », Paris, éditions de l’Harmattan, 2009, 342.p. http://www.editionsharmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=28238

 

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