Mounir Dhouib
Docteur architecte, maître de conférences,
Membre du Conseil de l’Ordre des architectes de Tunisie
Six siècles après la mort du savant tunisien, Abdul - Rahman Ibn Khaldûn (Tunis 1332 - Le Caire 1406), les ouvrages, qui cherchent à comprendre et à expliquer la pertinence et l’actualité de sa pensée, sont légion. «Créer de toutes pièces une nouvelle science de l’homme et de la civilisation»,
ce vaste programme que s’est fixé le géographe historien, le sociologue anthropologue du Maghreb musulman reste toujours à réaliser. Ses postulats, paradigmes et méthodologies sont repris tels quels par les spécialistes de ces mêmes disciplines modernes sans que cela pose problème !
Pour Ibn Khaldûn, "al umran el bachari" établissement humain et civilisation (al hadhari, al badaoui, al madani); "al taâmir" (urbanisation); "al imara" (architecture distincte du métier du batiment; "al miimar" (architecte); tous ces concepts dérivent de la même racine arabe "amara". Large sillon creusé par la Muqaddima, l’introduction épistémologique, méthodologique et théorique qui introduit son Histoire universelle; sillon dans lequel s’engagent en Occident tous les insatisfaits des cloisonnements disciplinaires étanches et réducteurs. Tous cherchant à relier les connaissances, du moins dans le domaine de l’anthropologique, niveau d’organisation émergeant au-dessus et à partir du vivant, lui-même émergeant à partir et au-dessus de la nature.
Abu Zayd Abd Arrahman, qui sentait déjà à la fin du XIVe-début du XVe siècle chavirer le monde musulman, a ancré la civilisation dans une temporalité inexorable.
A ce moment même où l’Europe va entamer son ascension et sa Renaissance, le monde musulman s’engage sur la pente descendante qui le mènera vers le partage et la colonisation, à partir du XIXe siècle, par les nouvelles puissances impériales chrétiennes.
Il avait compris que comme tout phénomène naturel et vivant, les civilisations émergent et évoluent : elles naissent, se développent, se raffinent puis déclinent et meurent. Ces cycles reviennent et ont plusieurs périodicités. On croirait lire Toffler (Les nouveaux pouvoirs 1990) qui identifie sur le long terme trois grandes mutations; la troisième vague qui a débuté dès la moitié du XXe va consacrer la société du savoir et la civilisation de la connaissance. Elle même a supplanté la civilisation manufacturière industrielle du XVIIIe siècle, celle-ci s’est édifiée sur la civilisation agraire vieille de dix mille ans.
Civilisation humaine en perpétuelle réorganisation
Cette dynamique de la civilisation humaine en perpétuelle réorganisation met en œuvre un processus de développement récursif, progressif et civilisateur : urbanisateur, architectonique et cognitif. Ce devenir général en construction, qui porte l’aventure humaine globale à l’échelle planétaire, est par essence non linéaire et inégal pour les différentes sociétés. Alors même que des communautés baignent déjà dans l’intelligence ambiante et l’économie super symbolique, d’autres vivent encore de la cueillette et prélèvent leur nourriture simplement dans la nature, tout comme la pratiquaient les hommes d’avant l’ère néolithique.
Dans ce processus civilisateur cognitif, l’architecture tient une position médiane, elle le cristallise dans l’espace et dans le temps, elle est la concrétude du système identitaire d’une culture et permet de mesurer son degré d’élaboration et de raffinement. Distinct celui-là du niveau de richesse simplement matériel. Pour Ibn Khaldûn, ce degré de civilité (attahadhur), qu’il se proposait de mesurer, était significatif du niveau de progrès et de prospérité que peut atteindre une civilisation.
La Tunisie est un pays de civilisation urbaine très ancienne, les êtres humains se sont fixés et sédentarisés il y a dix mille ans, ils ont créé les premiers établissements stables sous forme de villages agraires près de leurs lieux de travail (Mésopotamie). Des établissements berbères de type néolithique datent de 6.000 ans au moins. La civilisation, véritablement urbaine et citadine, naît avec l’invention de la ville il y a cinq mille ans (Babylone) consacrant la séparation entre l’urbain et le rural, la cité et la campagne. L’histoire urbaine de notre pays, si on la fait démarrer avec les puniques, compte trois mille ans. Carthage fut une métropole régionale d’envergure qui a défié Rome l’impériale dans le bassin méditerranéen. Depuis ce temps, la cité et la vie urbaine s’y sont développées sans démenti au rythme des civilisations endogènes et conquérantes.
Après la Deuxième Guerre mondiale et l’indépendance du pays, un mouvement de croissance démographique rapide et une expansion de l’urbanisation accélérée se sont conjugués et ont touché un pays fraîchement indépendant attelé à son développement et à sa modernisation : pénurie de logements, manque de matériaux de construction, déficit des équipements et des édifices publics et des services, précarité de l’infrastructure… La réponse est venue des profondeurs de la culture urbaine et citadine d’un peuple bâtisseur depuis la nuit des temps, et la crise fut résorbée en l’espace de quelques décennies par un large effort d’autoconstruction reconnu et encouragé par l’Etat.
La Tunisie a fait très tôt des choix de nature culturelle, soucieuse d’avoir son autonomie et son identité dans le secteur de l’aménagement de l’espace et du territoire, de la construction et de l’architecture, du bâtiment et des travaux publics, elle a fait confiance à ses cadres qui ont vite fait de remplacer les compétences de l’administration coloniale et ses professionnels. Les architectes tunisiens se sont attelés à la tâche et peuvent être fiers aujourd’hui d’avoir construit leur pays. A la différence d’autres pays qui, se trouvant dans les mêmes conditions et disposant souvent de richesses et de moyens matériels de loin plus importants, ont continué de faire appel aux compétences étrangères.
2 architectes/ 10.000 habitants
L’Etat a fait le choix de former les spécialistes des BTP en Tunisie au lieu de les envoyer dans les grandes capitales métropolitaines. Il a, également, ouvert une section architecture et urbanisme dans l’ancienne Ecole des beaux-arts de Tunis dès 1966-67, et les premières promotions sont sorties en 1971-72. Depuis, le nombre des architectes n’a cessé d’augmenter pour atteindre une moyenne de 2 architectes pour 10 000 habitants, ce qui permet de ranger la Tunisie parmi les pays avancés (au début des années 90, ils étaient 8 pour 100 000 habitants ). On peut même parler d’un début d’excédent en spécialistes et en compétences dans le domaine.
La Tunisie a su répondre à la demande en matière de construction et de production du cadre bâti et a pu maîtriser la question quantitative, que ce soit dans le secteur de l’habitat et du logement ou dans le secteur des édifices publics et des équipements en tous genres: (socioéducatifs et culturels, sanitaires et hospitaliers, hôteliers et touristiques, commerciaux et industriels…).
Notre pays affiche même un excédent dans le secteur formel de la production de l’habitat et la promotion immobilière puisqu’on parle de quelques dizaines de milliers de logements non écoulés sur la capitale Tunis. Excédent en termes de production du cadre bâti, excédent en spécialistes et professionnels de l’architecture et du bâtiment, faut-il s’en réjouir ou s’en alarmer ?
La Tunisie est peut-être victime de sa réussite ! Soucieuse de la qualité de son architecture et de son environnement bâti, de la compétence et de l’excellence de ses professionnels depuis le début des années quatre-vingt-dix (du siècle dernier), elle affiche sa compétitivité au rang des priorités.
La prise en charge qualitative de son développement durable, de son environnement habitable, de son patrimoine construit et de son héritage et l’exportation de son excédent vers les marchés régional et mondial, voilà les objectifs à atteindre. La compétitivité se mesure au rapport de la qualité-prix du produit ou du service proposés. L’équation est simple : pour être compétitif, il faut agir en augmentant la qualité des produits-services proposés tout en baissant ou en comprimant leur prix.
Un enchaînement réussi du cadre bâti
La qualité de la production du cadre bâti est tributaire de la qualité des spécialistes qui la produisent et de leur performance, laquelle est tributaire de la qualité de la formation qu’ils reçoivent et de l’expérience qu’ils acquièrent, donc du perfectionnement et de la spécialisation accumulés qui ne peuvent s’obtenir en dehors d’un effort de capitalisation et de valorisation du savoir et du savoir-faire par la recherche et l’expérimentation.
La qualité de la formation permanente et continue des professionnels et des spécialistes de la production du cadre bâti et la qualité de l’environnement habité à l’intérieur de nos frontières constituent notre véritable richesse, cela se vend et s’exporte. Un excédent de qualité en matière de compétence exportable en dehors de notre marché, voilà un choix stratégique pour la Tunisie, ce pays de milieu (al balad al ouasit). Très ancienne dans la civilisation et très ancrée dans la tradition urbaine et citadine, la Tunisie a exporté des travailleurs du bâtiment, maçons et ouvriers tout au long du siècle écoulé, siècle durant lequel nous avons exporté de la main-d’œuvre et de la force de travail. Dans le nouveau siècle, la Tunisie peut exporter de la compétence, du savoir-faire et de l’intelligence dans le même secteur de l’architecture et des BTP.
On entend parler de plus en plus, ces dernières années, de la «révolution de l’intelligence», de l’avènement de l’ère cognitive et des changements spectaculaires qu’elle génère dans la culture, l’économie et la société. Et on conclut à la survenance de la «civilisation du savoir». On parle moins en revanche de la «révolution urbaine» qui, elle, va causer des changements plus spectaculaires aux conséquences plus graves.
Aujourd’hui, la population mondiale compte 6 milliards dont la moitié habite dans les villes. En 2050, elle atteindra probablement les 9 milliards, avec un taux de population urbaine avoisinant les 75%. Les effets conjugués de l’explosion démographique et de l’accroissement de la population, de l’urbanisation effrénée et l’hypertrophie des conurbations vont changer l’état de la planète et sa face.
«Dans les pays qui se sont développés les premiers, la révolution industrielle a provoqué un exode rural massif vers les villes. Avec une industrialisation tardive mais plus rapide, les pays en voie de développement connaissent le même phénomène. La croissance démographique ne concerne bientôt plus que les zones urbanisées». Le phénomène, qui ne touche au départ que l’Europe et l’Occident, est en train de se généraliser et de s’étendre à l’ensemble du globe et de provoquer une crise urbaine planétaire aiguë.
C’est dans les deux continents Asie et Afrique qu’elle aura les conséquences les plus ravageuses. En 2050, sur les 9 milliards que comptera la population mondiale, l’Asie se taillera la grande part avec 60% suivie de l’Afrique avec 20%. A eux deux, les deux continents totalisent les 4/5es de l’ensemble de la population mondiale. Europe, Amérique et Australie ne compteront qu’un bon cinquième.
Le bâtiment, un secteur sensible et porteur
Inutile de rappeler l’ampleur des besoins et de la demande que ces phénomènes vont engendrer aussi bien en Afrique qu’en Asie. Il faut répondre et satisfaire les besoins fondamentaux de ces populations, en nourriture et habillement, en logement et habitat, en santé et éducation, en infrastructure et équipements divers… Les besoins sont grands, la demande est colossale : c’est, à la fois, une crise grave et un marché potentiel immense.
Il faut dire que le tiers monde n’a pas eu le temps de digérer la révolution industrielle et urbaine qu’il se trouve déjà confronté et bousculé par le choc du futur, la troisième vague : la cognitique. Ces mutations se déroulent en même temps, se superposent, chevauchent, et ainsi le bousculent et lui font perdre tous ses équilibres.
En 50 ans d’indépendance, la Tunisie, pays émergent, a réalisé des avancées spectaculaires, résorbé sa crise urbaine, satisfait les besoins fondamentaux de sa population qui se stabilise d’ailleurs autour des douze millions vers 2012 (avec une population étudiante qui se stabilise à un demi-million environ à la même date), affiche la qualité dans ses priorités, cherche à réaliser plus de progrès et de prospérité (tahadhur) et fait le pari sur l’intelligence de ses enfants.
«Le Président de la République a chargé l’ITES (Institut tunisien des études stratégiques) de réaliser une étude globale sur la Tunisie à l’horizon 2030 axée sur les grands projets structurants d’avenir, à la lumière des principales orientations à long terme tracées par le Chef de l’Etat». Des études stratégiques portant sur des secteurs sensibles ou porteurs ont été réalisées. Le bâtiment (environnement construit) est, à notre sens, à la fois sensible et porteur, il touche à la question brûlante de l’identité et au créneau porteur de l’exportation des services et compétences.
Un projet de développement devrait être consacré à ce secteur qui doit définir des objectifs à atteindre et les actions à mettre en œuvre pour les réaliser, conjuguant les efforts des divers acteurs et mettant à profit toutes les énergies positives, dépassant les cloisonnements départementaux et les intérêts corporatistes obtus.
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