par Ali Cheikhrouhou
Communication présentée lors de la Rencontre Doctorale, Hommage à Alain Rénier, cité des sciences, 20 Mai 2010
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Ma communication s’apparente plutôt à l’histoire orale, je vais exposer à travers les moments où j’ai connu Alain Rénier, sa contribution à la refonte de l’enseignement de l’architecture et surtout son implication directe et massive dans la promotion et la mise en place des études doctorales en architecture à l’ENAU, période pendant laquelle j’ai eu l’honneur de le côtoyer continuellement et où on a travaillé ensemble pour réfléchir et mettre en œuvre un enseignement doctoral de haut niveau inspiré de ce qui se fait ailleurs et qui tiens compte de nos propres expériences et de notre sensibilité méditerranéenne. |
Nous aborderons successivement la période des beaux arts quand j’étais étudiant « admissionniste » à l’école des beaux arts l’année où Alain Rénier était chargé de la direction des études de la section architecture avant les évènements de Mai 68, nous passons brièvement sur ses tentatives de réformer l’enseignement sclérosé des beaux arts en France, en introduisant de nouvelles approches d’enseignement du projet et en créant le laboratoire de sémiotique architecturale à l’ancienne UP6 .
Je présenterai plus en détail l’histoire que j’ai vécu dans la mise en place du DEA et du Doctorat en architecture où il a assuré la direction scientifique jusqu’à sa disparition, ce qui lui a valu d’y consacrer une bonne partie de sa vie pour le plaisir de former des docteurs en architecture et des formateurs et pour léguer son savoir et surtout sa manière d’être.
La période beaux Arts
C’est en Avril 68 pendant les épreuves écrites du concours d’admission à l’école des beaux arts que j’ai découvert que le texte de l’épreuve d’ étude élémentaire d’architecture était signé par un certain Alain Rénier, directeur des études de la section architecture de l’école des beaux arts, car étant à Rennes, j’étais loin de la sphère parisienne et je ne connaissais même pas le nom du directeur des études. Il faut dire que l’enseignement à l’époque était très centré sur le mandarinat et chaque atelier fonctionnait selon les directives du « patron » sans contact direct avec les autres. Le caractère du concours faisait que chaque atelier était jaloux de son approche et ne communiquait jamais avec les autres de peur qu’on lui vole « quelque chose ». Pendant l’année 67/68 de petites réformettes ont été introduites dans l’épreuve du concours par l’introduction de la « composition libre », ce qui équivaut à l’art plastique maintenant et le modèle vivant, car le ministère sentait déjà que l’enseignement des beaux arts était sclérosé et qu’il avait besoin d’une cure de jeunesse ; C’est sans doute pour cette raison que Alain a été appelé de son poste de professeur d’architecture à l’université de Laval au Québec pour participer au Ministère de la culture à la réflexion sur la réforme des études d’architecture.
Mai 68 est passé par là et le mouvement a balayé toute la structure et a fait imploser le système des beaux arts. De toutes les institutions universitaires de l’époque c’est sans doute la section architecture des beaux arts qui a connu le plus profond bouleversement ; Le concours a été supprimé aucune alternative n’a été prévue et l’enseignement, par la suite, a subit de profondes mutations, à la faveur des expériences diverses qui ont été menées et des tâtonnements.
A cette période Alain avait, je le pense, une position ambigüe, il était impliqué par le poste qu’il occupait côté ministère mais il voyait en même temps l’occasion qui s’offrait à lui pour introduire des préoccupations nouvelles de l’enseignement de l’architecture qu’il a eu l’occasion de commencer à expérimenter en Amérique où la recherche et la réflexion sur l’espace architectural, commencé de longue date, faisaient déjà l’objet de publications de plusieurs ouvrages dont les fameux l’image de la cité de K Lynch et de la synthèse de la forme de Christopher Alexander.
L’après « mai 68 »
Après la période de flottement qui a suivi Mai 68 qui a durée plusieurs mois, il y a eu la création des fameuses UP (unités pédagogiques d’architecture) qui ont regroupés les enseignants en fonction de leurs affinités. Ces UP bénéficiaient d’une large autonomie dans la définition et la mise en place de leurs enseignements.
Alain, a choisit de rejoindre UP6 considérée comme l’UP la plus contestataire et le repère de tous les « gauchistes » de l’époque, ce n’était pas le premier de ses paradoxes, car même s’il n’était pas impliqué directement dans le mouvement il y voyait une opportunité d’expérimenter sa manière de voir et d’enseigner l’architecture dans cette UP ouverte à toutes le nouveautés. Il le dit d’ailleurs lui-même « nous avons profité de la dislocation de cette école tricentenaire pour introduire des préoccupations nouvelles dans l’enseignement de l’architecture ».
Il n’a pas tardé à y créer, en association avec l’EHSS (école des hautes études en sciences sociales) le premier labo de sémiotique appliqué à l’architecture, appelé laboratoire d’architecture n°1 (1969), qui témoigne de sa volonté de vouloir ancrer l’architecture par la recherche à l’université en la faisant accepter comme discipline à part entière et en la sortant de son caractère professionnalisant « centrée » et « concentrée » sur le projet. Parler de laboratoire dans une école d’architecture à l’époque était en soi une révolution, car même si le mode d’enseignement a changé on était encore attaché à une manière de voir l’architecture comme une discipline à part dans le système universitaire. Mai 68 a contribué à faire sortir l’enseignement de son cloisonnement et à l’ouvrir sur la société mais n’a pas posé les jalons pour faire de l’espace un projet de recherche. Mais comme Alain le dit, l’implosion du système permettait toutes les expériences, y compris celles inattendues des institutions de l’enseignement, comme le fait de, je cite, «considérer l’espace comme une entité susceptible d’être parcourue visuellement et corporellement et non seulement comme un objet plastique représentable sous des formes fixes »
A l’école de Rennes où j’étais, il est venu nous rendre visite ( en tant que responsable à la direction de l’architecture) et c’était la première fois que je le rencontrais en cher et en os, à l’époque il m’a impressionné par sa stature, son discours et sa délicatesse. A l’école de Rennes on eu cette chance de vivre une expérience similaire à ce que Alain a mis en place mais en fonction des moyens de la province. Nous avons eu des professeurs québécois qui ont apporté leur méthode et aussi on a eu la sœur d’Alain, Thérèse qui a su nous faire aimer l’art plastique par la découverte de la rue, des gens et de la matière, l’art plastique n’est plus alors statique mais vivant. Nous sommes passé brutalement de l’enseignement beaux arts qui privilégie le dessin, la forme et la composition avec des projets aseptisés où on n’avait pas le droit de représenter des gens (c’est le bâtiment qui exprime son échelle), à la découverte de l’espace, des gens qui l’habitent et l’environnement qui l’entoure. On a troqué nos graphos (on n’avait pas de rapido à l’époque) contre des carnets de croquis et de notes, il fallait faire des enquêtes, observer les usagers et aller découvrir les grands ensembles ! Tout à coup l’enseignement a pris une autre dimension pour nous, on a découvert la sociologie, la psychologie, l’expression corporelle, etc. la révolution de l’enseignement était en marche. L’école a été équipée dans la foulée d’un labo audiovisuel où on pouvait faire différentes expériences de lecture de l’espace par le maquettoscope et de simulation.
La période de l’ENAU à Tunis
Vingt ans plus tard nos chemins se croisent mais cette fois à Tunis, Alain a été sollicité pour participer à la mise en place d’une formation doctorale à l’ITAAU (par le directeur de l’époque Mr Khodja sur la recommandation de M. Dhouib) et il est venu à l’école pour faire une conférence sur ses travaux. Echaudé par les multiples tentatives avortées d’instaurer le doctorat en France, et du retard pris dans ce domaine, il a vu, dans l’occasion qui lui été offerte, l’opportunité de participer à la formation des enseignants dont notre école a besoin par l’instauration des études doctorales. L’année 95 a vu à la fois la naissance d’une réforme de l’enseignement de l’architecture qui a ramené la formation à 6 ans au lieu de 7 et a recentré cette formation sur le conception du projet en distinguant une formation dite professionnelle aboutissant au diplôme d’architecte d’une formation à la recherche réservée à l’élite et destinée à fournir les futurs formateurs.
Quand on m’a chargé de la direction de l’ENAU après la scission de l’ITAAU, à la rentrée 95/97 le dossier d’habilitation pour le DEA et le Doctorat en architecture était déjà engagé et le Ministre de l’époque voulait qu’on démarre rapidement. Il est vrai qu’on avait perdu un temps précieux depuis les premières tentatives d’instaurer les études doctorales dès 1985, les tergiversations de l’époque de certains collègues et l’opposition de l’ordre des architectes ont porté préjudice à la mise en place du doctorat. Le recrutement des enseignants permanents était depuis un moment bloqué suite au changement du statut des enseignants du supérieur qui exigeait une inscription en doctorat pour le recrutement des assistants. On était ainsi dans l’obligation de mettre en place le doctorat, qui n’existait même pas encore en France, et il fallait pour les architectes passer par une discipline universitaire associée pour postuler au doctorat.
Il fallait faire vite mais pas dans la précipitation, il y avait dans le dossier d’habilitation que j’ai trouvé une équipe restreinte (6 enseignants) et une présentation sommaire des objectifs et des contenus. Pas de programme détaillé, pas de texte règlementaire fixant les conditions d’inscription et d’obtention du diplôme et une équipe d’enseignants composé essentiellement de professeurs de l’école de Montpellier avec Alain Rénier et Daniel Pinson.
C’est à ce moment là que j’ai eu une longue discussion avec Alain Rénier pour lui demander de prendre en main le dossier en le chargeant de la direction scientifique, respectueux comme il était de ses collègues, il ne voulait pas apparaitre comme quelqu’un qui accaparerait une responsabilité qui pourrait froisser certains d’entre eux ! je lui ai répondu que j’en faisais mon affaire et qu’il était le seul capable d’assumer cette tache, il fallait avoir la compétence scientifique et aussi la reconnaissance de ses pairs sans compter la disponibilité mentale et la volonté de bien faire les choses.
Pendant quelques mois on a réfléchis longuement au programme car on ne voulait pas que les études doctorales aient une mono-coloration compte tenu qu’il n’existe qu’une seule école et on ne pouvait pas se permettre une spécialisation précoce. On a ainsi ouvert le champ en intégrant l’approche culturelle, morphologique, structurelle, sémiotique, philosophique et même technique ! il n’a à aucun moment voulu imposer la sémiotique comme axe unique ou même fondamental des études doctorales. Il avait une capacité d’écoute et une ouverture d’esprit qui excluaient toute approche dogmatique de la recherche.
Après la mise au point du programme il fallait contacter les personnes les plus aptes à l’appliquer, nous avons établi ensemble une longue liste des compétences existantes, principalement en France, et on a contacté les personnes concernées. A ma grande surprise peu de personnalités ont décliné l’invitation alors qu’on ne leur offrait que la prise en charge du séjour en attendant la mise en place de la procédure des professeurs invités !
Nous avons ainsi élargi l’équipe à 17 enseignants chercheurs tous connus pour leurs compétences et qui avaient déjà à leur actifs plusieurs publications. Je citerai pour mémoire, JP Péneau, à côté de moi, JC Depaule, D. Guibert, B. Duprat, A. Demailly, A. Sauvage, P. Donnadieu, J.P. Frey, etc.
Tout le monde ( en France comme à Tunis) était surpris du fait qu’on a pu regrouper une telle équipe de professeurs dont certains ne pouvaient même pas se rencontrer en France, mais comme ils ne venaient pas tous au même moment ils ne pouvaient jamais se croiser même s’ils participaient au même programme!
Tout était prêt pour accueillir la première promotion d’étudiants de DEA pour la rentrée 96/97 et je dois dire que je ne serai jamais arrivé à le faire sans l’implication sans réserve d’Alain Rénier qui a consacré toute son énergie à la réussite de notre aventure !
Il fallait montrer qu’on pouvait avoir à Tunis une formation de qualité et de haut niveau, nous avons limité la première promotion à 15 étudiants et la sélection était sévère puisqu’on a reçu plus de soixante candidatures.
On avait reçu l’appui de la mission culturelle française pour prendre en charge les frais de transport des professeurs et on s’est chargé de les accueillir dignement, jusqu’à l’obtention dans le cadre du PNRU (programme national de rénovation universitaire) de l’accord du ministère pour le financement de la filière doctorale en architecture et en urbanisme de l’ENAU qui nous a permis d’obtenir certains équipements et de rémunérer les intervenants comme professeurs invités.
Ceci nous permettait d’organiser la prochaine rentrée avec une plus grande sérénité, on a peaufiné les programmes et on a pris contact à travers les professeurs avec l’ensemble des écoles d’architecture en France pour faire connaitre de l’existence de notre filière de formation doctorale, cette démarche nous a valu de recevoir deux candidatures françaises pour la prochaine promotion ! c’est la coopération nord sud en sens inverse !
Soumis aux mêmes critères de sélection, un seul des candidats français à été retenu et certains se souviennent encore de Carole qui a passé quelques années à l’ENAU comme étudiante et après comme enseignante vacataire.
Après mon départ de la direction de l’école en novembre 97, Alain a continué à assumer ses responsabilités comme auparavant mais à un moment donné j’ai senti qu’il était mal à l’aise (Alain était très discret et il ne se plaignait jamais), j’ai compris qu’il y avait des rivalités qui se tissaient et qu’on voulait l’écarter discrètement de la direction scientifique des études doctorales ! la guerre contre les sémioticiens qui a lieu en France s’est tout d’un coup exporté ici !
On en a discuté (à titre amical bien sûr puisque je n’avais plus aucune responsabilité à l’école) et je lui ai conseillé de ne pas se laisser faire, car Alain n’était pas un bagarreur, il avait la dignité des grands hommes qui sont au dessus de la mêlée ! j’ai pris rendez vous et je l’ai accompagné au ministère pour expliquer la situation (même déchu j’avais encore mes introductions), à la suite de quoi des instructions étaient données pour confirmer Alain dans sa responsabilité de directeur scientifique, ce qui lui a permis de l’exercer sereinement jusqu’à sa disparition.
Un autre moment fort qu’on a vécu dans le cadre des études doctorales c’est au moment du séminaire sur la conception architecturale liée à l’enseignement qu’on a voulu organiser ( labo processus de conception et références culturelles, que je codirigeait avec A.Bahri ) en collaboration avec l’EAB. Bien qu’il ne voulait pas y prendre part scientifiquement (ce n’était pas son sujet de prédilection) il y a apporté tout son soutien et a participé activement à sa réalisation. Alain avait une grande capacité d’écoute des autres et respectait les orientations de chacun, il n’a voulu à aucun moment imposer sa manière de voir, ni d’orienter le sens de l’histoire dans la direction qu’il voulait. Le séminaire a eu lieu avec succès en Mars 2000 et les actes ont été publiés chez l’Harmattan en 2002 sous le titre « Conception d’Architecture : le projet à l’épreuve de l’enseignement ».
Il y a eu ensuite le séminaire de l’association internationale de sémiotique sur l’intersémioticité de l’espace architectural en son être, son paraitre et sa fiction. Organiser ce séminaire à Tunis était pour lui une façon de légitimer tout le travail qu’il a investi dans la formation des formateurs et la recherche à Tunis, il était fier de montrer le travail de ses étudiant(e)s et de faire de l’école de Tunis un haut lieu de la sémiotique, c’était aussi un des derniers évènements scientifiques que l’école a connu. Il était un peu peiné que je n’y intervienne pas mais il savait pertinemment que je ne voulais pas mettre les pieds dans un univers qui m’est étranger.
Depuis, j’ai continué à voir régulièrement Alain lors de ses passages à Tunis et je voyais les études doctorales s’étoffer, changer et s’élargir avec une foule de jeunes étudiants et de doctorants qui ont changé le visage de l’école. Des doctorats sont soutenus, des laboratoires commencent à fonctionner et les rencontres doctorales sont institutionnalisées. C’est à ce moment là qu’on se rend compte de tout le chemin parcouru et qu’on rend hommage à ceux qui étaient les initiateurs du mouvement et le premier d’entre eux est, sans contexte, Alain Rénier. Il avait hâte, car il savait sans doute que le temps lui était compté, de faire soutenir les premiers doctorats en architecture de l’Enau et on sentait qu’il était heureux à chaque jury de soutenance.
Je voudrai terminer en empruntant à mon ami André Sauvage, qui a bien connu Alain et qui aurait voulu être parmi nous aujourd’hui, cette phrase : « Homme d’engagement Alain a suivi une voie exigeante : prendre une pleine part pour changer le monde », on peut dire qu’il a contribué à changer le visage de notre école et pour longtemps.
Ali Cheikhrouhou est architecte DPLG et urbaniste DIUUP, après avoir fait carrière dans l’enseignement d’architecture à L’ENAU (Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis), il est actuellement architecte urbaniste consultant.
Au cours de sa carrière, il a mené en parallèle avec l’enseignement de la conception du projet d’architecture, plusieurs recherches sur le patrimoine rural, les techniques traditionnelles de construction et l’habitat. Il a contribué à la formation des formateurs à l’ENAU et il a participé à la réflexion sur l’enseignement de l’architecture en Tunisie et à la mise en place du nouveau cursus d’enseignement englobant le diplôme professionnel et les études doctorales qu’il a promu pendant son passage à la direction de l’école.
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