MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
Une architecture qui ne dit pas son nom

Khedidja AÏT HAMMOUDA-KALLOUM
Architecte Urbaniste
Maître-assistante classe A
Université d’Adrar

 

De l’architecture et de la notion du patrimoine en Algérie

La question de l’architecture en Algérie, reste encore sans réponse près d’un demi-siècle après l’indépendance. En effet, les paysages urbains, les productions architecturales qu’elles soient de commande publique ou d’initiatives privées, témoignent d’une absence de repères historiques ou de leur méconnaissance. L’absence de ces repères qui seraient à même d’asseoir une permanence de signes identitaires architecturaux reconnaissables, ainsi que leur perpétuation, réduit les chances de jeter les bases d’une architecture algérienne contemporaine pouvant s’inscrire dans l’universalité et permettant son établissement en tant que style architectural propre au pays et de l’inscrire dans la durabilité.

D’un autre côté, le patrimoine architectural du pays semble être plutôt réduit, comparativement aux pays voisins du Maghreb, qui mettent en avant le pittoresque de leurs paysages urbains dans des visées de portées économiques se basant essentiellement sur le tourisme.
Il est entendu ici, que cette constitution d’un patrimoine architectural, sa sauvegarde dans les pays voisins ou sa patrimonialisation, trouve effectivement son origine sur un socle solide, celui de l’existence réelle d’une richesse patrimoniale matérielle. Or, les politiques coloniales en matière d’architecture ont été très différentes d’un pays à l’autre, faisant qu’en Algérie, peu de traces ont subsisté et ont été mis en valeur pour former un point de départ dans la création architecturale contemporaine.

Le corpus ou le répertoire stylistique dans lequel puisent les architectes algériens de nos jours quand ils s’adonnent à la création architecturale se voulant « traditionnelle », est à s’y méprendre celui composé tout d’abord par Jonnart (1) au début du XXème siècle, puis par Pouillon et consorts à partir des années cinquante. Ajoutons à cela diverses inspirations, souvent moyen-orientales depuis qu’est apparue cette confusion entre appartenance à la nation islamique et utilisation de formes architecturales et de ses signes, qui dans l’imaginaire populaire s’apparentent à la culture musulmane.

La patrimonialisation, ou l’émergence d’un modèle et l’invention du patrimoine

Cette recherche (2) tente d’apporter des éléments de réponse quant à la constitution d’un modèle de style architectural en son absence ou en celle d’une architecture traditionnelle, celle-ci n’étant restée que ponctuellement concentrée sur les anciens centres urbains en Algérie, appelés « casbahs » ou « médinas arabes » dans la littérature urbaine maghrébine.

Elle a ainsi pour objectif la mise en exergue de l'écriture progressive d'un style architectural qui n'est sans doute pas une création populaire mais l'expression d'une volonté coloniale tout d’abord, puis nationale depuis l’indépendance, de donner une identité urbaine aux villes qui avaient un potentiel patrimonial à mettre en valeur. Ce qui nous permet d’aborder l’un des aspects de la patrimonialisation et d’avancer l’hypothèse de l’invention d’un patrimoine.

Cette patrimonialisation est entendue ici comme l’action d’inscrire à la fois symboliquement et matériellement, dans la catégorie du patrimoine, un cadre bâti de création récente, car portant toutes les caractéristiques de l’ancien par l’utilisation d’éléments et d’ornements architecturaux puisés dans ce passé, fut-il très proche.

De même, nous noterons que cette patrimonialisation n'ayant comme acteur actif que le législateur, partitionne la ville en une cité administrative et économique composée d’édifices publics qui peuvent porter cette forte charge symbolique d'une part, l’inscrivant ainsi dans l’histoire, et en zone résidentielle d’autre part, souvent périphérique, certes habitée, mais plus souvent sans âme, car manquant de caractère et d’unité dans les tentatives maladroites des uns et des autres de se projeter dans une architecture dont ils ne maîtrisent pas les règles de l’art.

En effet, il est clair que cette identité architecturale désirée, parfois imposée, n'est toujours pas intériorisée par une population habitante dont le seul vœu est d’aborder l’acte de construire par l’utilisation de matériaux durs et standardisés afin d’intégrer la modernité ou l’idée qu’ils se font de la modernité, affichée par l’environnement urbain et parfois architectural. Ce qui laisse très peu de champ à l’expression architecturale s’inspirant du terroir auprès de ces constructeurs.

Sur l'architecture saharienne en général, et ses différentes expressions

Malgré une littérature riche et diversifiée portant sur l’espace saharien, peu de travaux, à notre connaissance, se sont particulièrement intéressés à l’architecture saharienne dans son sens le plus large, c’est-à-dire en couvrant la totalité du désert dans la diversité de ses régions et de sa population. Pourtant, l’intérêt pour les Ksours (3) a toujours été de mise, soulevant plus particulièrement la question des organisations sociales plutôt que spatiales. Ainsi, les structures urbaines et leurs formes architecturales ont-elles été délaissées par les différents champs d’investigation de la recherche.

Par ailleurs, et depuis la découverte de la richesse de l’architecture du M’zab, la majorité des études se sont concentrées sur cette région si particulière et ont fait fi de l’importance relative d’une architecture moins dense car disséminée sur les vastes territoires sahariens et donc inaccessible ou ne formant pas d’effet de masse, sans doute parce que moins parlante ou inexpressive pour ceux dont le regard est habitué à des compositions architecturales et urbaines bien plus élaborées, que celles qui pourraient apparaître au profane plus grossière et moins ouvragée et se situant au niveau des Ksours du Touat, du Gourara ou du Tidikelt par exemple.

Ainsi est-il possible d’y lire une forme d’opposition entre ce qui peut être considéré comme une architecture raffinée, celle du M’zab, à celle plus brute du sud-ouest algérien car née dans des conditions socio-économiques et climatiques fort différentes.

Adrar, le Touat

Notre champ d’investigation prend comme terrain d’approche Adrar, ville du sud-ouest algérien, située dans la région du Touat et qui forme un ensemble territorial plus vaste comprenant les régions du Gourara et du Tidikelt et matérialisant administrativement à elles trois la Wilaya d’Adrar. Sa population est très diversifiée, mais a en commun le partage d’un espace selon un ordre social préétabli depuis fort longtemps et dont certaines structures perdurent à nos jours.

En fixant cette étude sur la ville d’Adrar, nous essaierons de montrer comment peut se forger un style architectural et s’imposer comme modèle dans la constitution d’un patrimoine ainsi que la mise en œuvre de compétences servant à sa valorisation. Ce choix n’est pas fortuit car la ville est porteuse d’un cachet architectural très marqué qui nous interpelle en tant qu’architecte, sur ses origines tout d’abord, et les formes de son évolution et son développement, puis, sur le rôle de l’architecture dans la culture d’une société et le façonnage de son identité.

On ne peut faire dans cette recherche l’économie de la lecture de la genèse d’Adrar. En effet, comprendre les conditions de naissance puis de développement de cette ville nous permettra de saisir les tenants et aboutissants du modèle architectural que nous recherchons et de sa constitution.

Au tout début, une place : La place des martyrs, ex Laperrine

Adrar, est une ville de création coloniale. Elle prend naissance à l’occupation française de la région du Touat entre juillet 1900 et février 1901 (4). Pourtant, son cachet architectural très marqué, pourrait faire croire au visiteur profane, qu’elle est réellement une création locale, en ce que l’architecture dite néo-soudanaise, inventée par les colons en Afrique subsaharienne et s’inspirant d’un patrimoine riche en formes et en couleurs et importée par leurs soins dans les régions du Touat, Gourara et Tidikelt s’est adaptée ou, mieux encore, s’est acclimatée, tant elle trouve ses sources dans l’utilisation des matériaux locaux donnant cette impression d’architecture née en ces lieux, et par la reprise de formes géométriques simples qui sont à la base de toute composition architecturale ; architecture de terre aussi, qui se fond dans les couleurs de la nature environnante.

Le processus de fabrication de la ville saharienne, trouve son expression la plus complète à Adrar. Autour d’une grappe de Ksours, faisant Timmi, le fort militaire colonial (5), va centrer (ou décentrer ?) une agglomération qui passera au statut d’urbain petit à petit, même si la population locale continue de désigner Adrar par « village » (6).

Toutefois, ce « village » n’est pas rural. Et s’il est à nos jours dit « village » dans le discours autochtone, c’est pour l’opposer au Ksar. Cette appellation populaire met en confrontation le tracé ksourien au tracé réglementaire, parcellarisé orthogonalement, à la trame urbaine structurée et structurante. Ce fort militaire (le Bordj) qui fonde la ville, qui de par sa nature militaire s’apparente en premier lieu au castrum romain basé sur le cardo et le decumanus, est centré ici non pas sur un forum, mais sur une place immense (environ 10 hectares), faisant office de place militaire pour les jours de parade (annexe 3).

La façade sud, elle, n’est pas lotie comme celle s’offrant au nord dans un but d’habitation des populations venues d’ailleurs (Laghouat, El Bayadh, Ghardaïa et Metlili…), soit pour y pratiquer le commerce, soit d’occupation militaire pour le personnel autochtone des colons.
Cette façade est à la fois garnison militaire et barrière matérialisant la coupure entre Ksours et « village ».

D’autre part, dans ce développement de la ville s’orientant inexorablement vers le nord, les façades Est et Ouest sur lesquelles se dessinent les portes symboliques de la ville, celles de Béchar et Boubernous à l’ouest et celles de Reggane et Timimoun à l’est, ne sont pas, à l’origine, occupées par l’habitat. Cela se fera plus tard et l’on verra sur les plans de développement urbain de ce qu’est devenue la ville d’Adrar, cette mosaïque qui en compose le tracé, à l’instar de toutes les villes algériennes, au noyau initial traditionnel, avec sa greffe coloniale qui la recentrera sur sa place militaire ou sur sa cité administrative, puis ses extensions et ses densifications plus contemporaines. Et de l’indépendance à nos jours, plusieurs périodes sont à découvrir.

Typologies architecturales : un style composite

A Adrar, trois répertoires contribuent à dresser une typologie architecturale propre à la ville et qui s’inscrivent dans la chronologie des évènements faisant son histoire : une architecture traditionnelle, une architecture coloniale soudanaise et néo-soudanaise et une architecture saharienne moderne.

L’architecture traditionnelle

Il ne s’agit pas dans le cas d’Adrar, la ville, d’aborder une architecture traditionnelle, car si celle-ci existe, elle est avant tout ksourienne et non urbaine au sens entendu de la ville aujourd’hui, avec peu d’éléments dont se revendiquent les nouveaux praticiens de l’architecture locale. Cette architecture ksourienne ne présente pas beaucoup d’éléments qui contribueraient de manière remarquable à dessiner ce modèle recherché. Et si certains architectes s’en revendiquent, il semble qu’il y ait une confusion commune sur l’origine des formes générées à Adrar.

Ainsi, nous pensons être en présence d’une architecture se voulant traditionaliste par méconnaissance peut-être ou par volonté publique sous-jacente à tout projet, de caractériser le cadre bâti dans la continuité de l’héritage colonial qui, lui, s’est inspiré entre autres de l’architecture ksourienne locale ; mais c’est bien cet héritage colonial qui été mis en valeur ici. Et c’est comme s’il avait fallu ce parcours peu commun mais qui se calque sur l’histoire du pays, d’intégration et de valorisation étrangère avant la réappropriation nationale de cette forme d’architecture. Dévalorisée tout d’abord par les conditions socioéconomiques et climatiques très rigoureuses dans lesquelles elle a émergé, puis revalorisée parce que enrichie d’apports exogènes et d’un apprentissage d’une esthétique architecturale telle que vue dans les écoles d’architecture qui encouragent un retour aux sources qui vont fournir l’essentiel des praticiens algériens à partir des années soixante-dix et qui vont tout d’abord mettre leurs pas dans ceux de leur prédécesseurs (les constructeurs coloniaux) avant d’entamer leur propre réflexion sur l’identité architecturale locale ou régionale.

Par traditionaliste, nous entendons, cette volonté délibérée des concepteurs et des réalisateurs de faire appel à des éléments architecturaux puisés dans un passé pourtant proche croyant par cela perpétuer des traditions alors même qu’ils sont entrain de les fabriquer.
Au contraire du tracé urbain de la ville d’Adrar, le tissu composant le Ksar est à ce point compact et dense, qu’il ne laisse que très peu de champ pour l’expression architecturale qui se donne à voir. Les maisons sont introverties, très peu décorées, elles sont avant tout une réponse immédiate aux besoins fonctionnels. En général, il n’y a que la Casbah du Caïd de chaque Ksar et les mosquées qui se permettent quelques enrichissements et de l’ornementation.

L’architecture traditionnelle d’essence ksourienne est ici, plus une technique qu’architecture monumentale répondant à des soucis esthétiques. La sobriété des formes et la richesse des organisations spatiales se suffisent à eux-mêmes pour être l’expression matérielle en besoins socio-culturels et de mode de vie.

Sur les différents travaux de relevé effectués par l’atelier Tamentit de L’EPAU, aucune référence n’est d’ailleurs faite aux éléments ornementaux. La composition urbaine semble être plus importante que la composition architecturale.

Et si quelques ornements viennent compléter le tableau, il n’en demeure pas moins qu’ils restent discrets.
Le regard du spécialiste ou des amoureux des vieilles pierres, peuvent s’arrêter sur quelques niches de formes triangulaires qui servaient d’étagère aux lampes à huile.

Quelques sculptures sur plâtre reprenant des motifs géométriques d’essence berbère peuvent encadrer la porte d’un seuil d’entrée.
Les contreforts ou pilastres (âarsat) en angle ou filant sur la façade, donnant un rythme à celle-ci, ne sont dans les Ksours qu’une réponse technique au problème de soutènement de murs en briques de terre crue qui se fissurent facilement et s’écroulent souvent.

Les créneaux repris à l’infini ne sont l’apanage que de quelques demeures telles les Casbahs des Caïds. Ils couronnent les terrasses et ne semblent avoir d’autre fonction que celle de l’esthétique. Les briques de terre sont appareillées à intervalles réguliers, combinées parfois pour se présenter comme une frise de claustras ajourés.

Les éléments qui vont être repris dans l’architecture urbaine de la ville d’Adrar par les colons puis par les architectes locaux sur les édifices publics essentiellement, sont :
- La couleur ocre dans ses différentes tonalités, du jaune au rouge.
- Le crénelage des couronnements, « choriffs », sous forme triangulaire en général.
- Les contreforts et pilastres soutenant les murs, « âarsats » ou « erkiza ».
- Les niches triangulaires,
- Les tours d’angle des casbahs ou bordj, base carrée et forme légèrement pyramidale.
- Le crépissage selon la méthode dite « tboulit » en forme de mottes de la taille d’une poignée, jetées contre le mur et gardant la trace des doigts pour la région du Touat, alors qu’au Tidikelt, il se présente comme des griffures certainement tracées à la palme « djerida ».
- Les arcades, « kous, kouas », généralement plein cintre, légèrement inégales et souvent basses.

Une architecture coloniale soudanaise et néo-soudanaise


Du point de vue architectural, l’option coloniale s’oriente dès le départ pour une architecture non pas saharienne (7), mais pour une architecture dite soudanaise (8), importée d’Afrique subsaharienne, l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.) (9) qui en ces temps coloniaux semble prendre son origine dans le mouvement des militaires français en terre d’Afrique. Ainsi, il ne sera pas étrange au chercheur de relever entre l’architecture du Mali (10), anciennement Soudan français et qui continue à être désigné à nos jours par la population locale par « Es Soudan », et celle se localisant à Adrar des points de ressemblance.

L'Architecture au Mali est caractérisée fondamentalement par deux styles : le style Soudanais, et le style néo-soudanais.

Le style Soudanais est une architecture purement traditionnelle dont les façades se caractérisent par de lourdes formes coniques en argile et comportent un grand nombre de décorations. La mosquée de Mopti est l’archétype parfait de cette architecture.

Les éléments récurrents de ce style, sont :
- La centralité sur la façade d’une composition monumentale encadrant la porte et les fenêtres.
- L’auvent situé au dessus de la porte d'entrée.
- Des montants verticaux qui servent de contreforts et sont un stade préliminaire vers une éventuelle décoration de la façade.
- Les compositions des façades s'étendent entre deux colonnes qui marquent les angles.
- Des consoles de bois de palmier en saillie sur la façade.
- Petites ouvertures de 20 cm sur 40, peu nombreuses et de trois types : la lucarne, le trou dans le mur et la fenêtre à grillage.
Le style néo-soudanais est une forme d’adaptation et de réinterprétation de l’architecture traditionnelle malienne par la stylisation des formes et l’utilisation des matériaux locaux avec des techniques modernes. La problématique reste dans l’usage des espaces qui différent du mode de vie de la société locale et celui de la société coloniale.
Le marché Dinar construit à Adrar en 1932 est presque contemporain du marché rose de Bamako datant de 1929 (11).

Par ailleurs, les portes de la ville d’Adrar, tout comme celles de Timimoun, furent largement inspirées par ce type d’architecture. Il semblerait par ailleurs, que la main d’œuvre était d’origine africaine et que ces artisans-maçons ont transféré leur savoir-faire et leur répertoire architectural à la nouvelle création de la ville d’Adrar (12).

L’architecture saharienne moderne

L’architecture du M’zab et l’architecture ksourienne sont des architectures vernaculaires nées dans les conditions particulières du Sahara dans toute sa diversité. Mais ce que l’on désigne aujourd’hui par l’architecture saharienne est toute la production architecturale moderne qui a commencé dans les années cinquante et qui s’éloigna peu à peu de l’inspiration soudanaise et néo-soudanaise.
De l’avis de Godard qui lui consacre un chapitre, les lignes sont plus sobres, les volumes plus purs et les motifs ornementaux disparaissent au profit de compositions plus élaborées mettant en évidence les rapports entre pleins et vides dans des proportions harmonieuses. Les matériaux utilisés sont durs de préférence, quoique Luyckx à qui l’on doit l’hôpital d’Adrar ait combiné entre techniques anciennes et matériaux nouveaux.

Les éléments les plus utilisés dans ce style architectural sont :
- Les auvents,
- Les claustras,
- Les brise-soleil,
- Les arcades et les voûtes sans fioritures.

Le centre-ville d’Adrar, et les équipements qui bordent sa place ont particulièrement été traités dans ce style, ainsi que l’opération de reconversion du Bordj qui a été démantelé et morcelé pour offrir deux façades d’équipement se donnant le dos. L’ensemble des banques de la façade sud de la place, ainsi que le réaménagement du centre de la place par le complexe socio-administratif à la fin des années soixante-dix.

L’architecture d’Adrar actuellement dans le discours et les représentations des architectes

Nous avons adopté une démarche se basant sur l’analyse du discours et des représentations. Aux premières observations sur l’état de fait d’un environnement bâti caractérisant fortement la ville d’Adrar, nous avons opposé la pratique professionnelle, se voulant tout d’abord théorique et trouvant un terrain d’expérimentation sur la ville elle-même.

Nous avons interrogé l’histoire de la ville d’Adrar puis les praticiens qui ont contribué à la perpétuation et à la construction d’une image valorisante de cette ville. Ces architectes qui lui ont donné une identité urbaine particulièrement prégnante, faisant qu’elle puisse aujourd’hui malgré sa courte histoire rivaliser du point de vue patrimonial avec des villes beaucoup plus anciennes, méritaient d’être entendus dans l’énonciation de leur démarche plutôt que par la seule lecture de leurs projets matérialisés sur le terrain.
D’autre part, il était intéressant de montrer comment les architectes eux-mêmes, producteurs de cette esthétique architecturale, se sont appropriés ce modèle, y trouvant une base solide pour leur projetation contrairement à leurs confrères du nord algérien (telliens), qui restent partagés entre une volonté de modernisation et d’inscription dans une architecture contemporaine universaliste, aujourd’hui post-moderne, et s’inspirant maladroitement d’un héritage arabo-musulman, lui-même remis en valeur par les signaux issus des arabisances coloniales.

Le travail d’enquête a donc été mené auprès d’architectes ayant des réalisations sur le terrain et qui ont occupé des postes décisionnels dans la gestion du développement urbain de la ville d’Adrar.

Nous nous étions fixé comme objectif de savoir quelles étaient leurs sources d’inspiration et s’ils avaient une connaissance réelle de l’histoire de la ville pour perpétuer une tradition architecturale (à supposer qu’il y’en ait une) ou de pouvoir élaborer leurs propres modèles et leur conception de l’architecture locale.

Nous avons dans un premier temps mené quatre entretiens avec des acteurs privilégiés de l’acte de bâtir la ville (13).


Les architectes rencontrés appartiennent à deux générations différentes. La première ayant investi le terrain aux alentours des années soixante-dix, la deuxième à partir de la fin des années quatre-vingt-dix jusqu’aux débuts de ce vingt-et-unième siècle.


Il est ressorti de ces entretiens, que sur le terrain d’Adrar, les architectes ne pouvaient rester insensibles à la qualité réelle ou supposée du cadre bâti environnant. Et que de diverses manières, ils en étaient à ce point imprégnés, qu’ils ne pouvaient que reproduire inconsciemment les signes qui caractérisaient l’architecture urbaine d’Adrar, malgré la diversité des styles, donnant au final, un style composite formé de toutes ces tendances.

Cependant, à la question de savoir comment ils nommaient cette architecture si particulière à la ville d’Adrar et qu’ils perpétuaient dans leurs projetation, il nous a semblé que nous étions en présence d’une grande confusion entre architecture traditionnelle que nous avons défini plus haut comme étant ksourienne avant d’être d’essence urbaine, et les styles importés par la colonisation, du néo-soudanais à l’invention d’un style saharien « moderne », qui ont fini par être si bien intégrés par nos architectes, qu’il leur a peut-être semblé comme faisant partie intégrante de l’histoire de la région.

C’est cette inscription symbolique dans l’histoire qui fait qu’à Adrar, nous sommes en présence d’un phénomène de patrimonialisation.
Le cachet architectural si particulier de la ville d’Adrar, n’a apparemment pas de nom ou ne le dit pas encore. Pourtant, il est évident que nous sommes en présence d’un processus de fabrication d’un modèle. Ce modèle fonctionne parfaitement en frappant l’imaginaire et en donnant une image et une identité forte à la ville, malgré ce qui se fait aux abords immédiats de la ville et qui reste hors règlement et hors normes. Néanmoins, tous les projets actuels de la Wilaya et portant sur des équipements publics fort représentatifs, se voient puiser dans ce répertoire stylistique qui joue sur l’image positive de la ville. Ainsi, l’université africaine, et l’ensemble du centre de l’artisanat et des métiers, la nouvelle APC,… etc.

Ce modèle peut être un atout majeur dans le développement économique et touristique de la ville. Encore faut-il le maîtriser et ne pas laisser la décoration à l’excès prendre le dessus sur l’architecture.

L’architecture n’est pas ornementation. Elle le devient, quand il y a pauvreté d’expression. Actuellement, dans le cas de la ville d’Adrar, l’ornementation prend le pas sur la composition architecturale.

La question de l’ornementation qui occupe tant nos architectes pour produire une architecture qu’ils croient être de source traditionnelle, vient cacher la vraie problématique de la création architecturale contemporaine à Adrar et certainement dans toutes les villes sahariennes en Algérie. En effet, l’harmonie apparente des formes et des couleurs, cette uniformité et cette homogénéité qui caractérisent la ville d’Adrar et les extensions de ses Ksours environnants, ne résout pas le problème de l’adaptation des nouvelles constructions aux conditions climatiques locales, ni aux besoins sociaux en habitat et en équipement. Et cela ressort dans le discours même des architectes interrogés, à la manière d’un aveu sur les lacunes de la créativité architecturale.

Aucun travail d’actualisation des formes ni de recherche de solutions économiques dans la construction, n’a été réalisé sur le terrain. Cela reste des cas d’école, comme on peut le constater sur le nombre de travaux de mémoire de fin d’études en architecture réalisés par l’atelier Tamentit à l’EPAU sous la houlette de feu Kaci Mahrour, et de quelques travaux d’atelier d’architecture traditionnelle des départements d’architecture de Béchar ou d’Oran.

La couleur ocre de l’architecture de terre a été remplacée par un nuancier de peinture censé rappeler l’architecture ksourienne (voir annexe 4). Mais à quoi bon, si elle n’est naturellement obtenue. Néanmoins, ce qui détonne aujourd’hui dans l’environnement urbain sont plutôt les constructions récentes qui utilisent des revêtements de façade autres que cette couleur.

Adrar : Ville algérienne, ville saharienne, une identité architecturale à promouvoir

La ville d’Adrar est un cas unique d’expérimentation architecturale et un terrain intéressant de théorisation de l’architecture en Algérie. Son histoire urbaine est récente et maîtrisable. Elle a l’avantage de s’inscrire dans une double perspective : ville algérienne et ville saharienne. Ici, plus que dans les villes du nord, nous pouvons chercher des réponses à la crise de l’architecture, une reconnaissance de son histoire et comprendre le processus d’intégration d’un modèle exogène qui va constituer une composante essentielle de cette nouvelle identité architecturale et urbaine.

Annexe 1

Lettre fondant « un village neuf » écrite à Timimoun le 31 mai 1901 par le Commandant Militaire des Oasis Sahariennes Deleuze et adressée au Capitaine Chef de l’Annexe du Touat, portant comme objet la « Création d’un village neuf à Adrar ».
(Source : APC d’Adrar)



Notes

1 OULEBSIR Nabila, Les usages du patrimoine: monuments, musées et politique coloniale en Algérie (1830-1930), éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2004, page 335.
2 Il s’agit ici d’un premier travail d’investigation dans le but d’élaborer une problématique plus vaste dans le cadre de la recherche doctorale. A cette étape du travail, la recherche documentaire a été entamée et des entretiens ont été tenus pour constituer une pré-enquête permettant d’affiner la problématique.
3 Deux ouvrages majeurs en ce qu’ils représentent deux moments forts de l’histoire saharienne et peuvent faire référence en la matière. « L’Oasis moderne, Essai d’urbanisme saharien » du Commandant Jean Godard, paru à Alger en 1954 et « Le M’zab, une leçon d’architecture » d’André Ravéreau, aux éditions Sindbad, 1981. C e dernier fut précédé de peu par « Habiter le désert : les maisons Mozabites » de C. et P. Donnadieu et H. et J-M. Didillon paru aux éditions Mardaga, 1977.
4 Voici le texte de la lettre fondant « un village neuf » écrite à Timimoun le 31 mai 1901 par le Commandant Militaire des Oasis Sahariennes Deleuze et adressée au Capitaine Chef de l’Annexe du Touat, portant comme objet la « Création d’un village neuf à Adrar » : « Par suite de l’occupation du Touat, quelques négociants sont venus, du M’zab et d’ailleurs, s’installer à Adrar, chef-lieu de votre commandant et il est à présumer que leur nombre s’accroîtra progressivement dans une certaine limite. J’estime qu’il est de notre devoir et de bonne politique de favoriser leur installation ; c’est pourquoi j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien me faire connaître s’il ne serait pas opportun de créer à Adrar, un village neuf, j’allais dire un centre de colonisation ; la djemaa consentira volontiers, je n’en doute pas, à faire l’abandon définitif du terrain nécessaire.
Dans le projet que vous me soumettriez, il y aurait lieu de prévoir un développement relativement considérable du centre créé ; les avenues seront suffisamment larges pour permettre ultérieurement l’adjonction d’arcades aux constructions qui seront édifiées et autres embellissements ou perfectionnements ; il ne faudra pas s’installer trop près de la kasba, il sera nécessaire d’éviter la proximité des foggaguir et des seguiat, etc. etc… Je vous serais obligé, mon cher Capitaine, de m’indiquer dans quelles conditions vous pensez pouvoir donner suite à ce projet. Il sera nécessaire de vous entendre à ce sujet avec le Capitaine Commandant d’Armes de la Place d’Adrar dont l’avis est indispensable ».
5 « Igli, Timimoun, Aoulef et Adrar sont prises vers 1900, par les colonnes des Colonels Bertrand et d’Eu », in « L’oasis moderne » du Commandant Jean Godard, page 81. Dans « Les oasis sahariennes, occupation et organisation » de Martin A.G.P, on lira : sous le commandement du Général Servierre.
6 « El fillège » désigne à nos jours dans le discours de la population adrari, toute la partie nord de la ville partant du Bordj et de la place à son extension des années soixante-dix, aux limites de la voie bordant le Lycée Belkine.
7 L’appellation « architecture saharienne » semble apparaître au milieu des années 50 dans l’ouvrage de Jean Godard : « l’oasis moderne, essai d’urbanisme saharien » qui en propose les premiers fondements. Il lui consacre un chapitre intitulé « Recherche d’un type saharien », pages 207 à 212.
8 Aujourd’hui on parle du style néo-soudanais.
9 L'Afrique occidentale française (AOF) était une fédération groupant, entre 1895 à 1958, huit colonies françaises d'Afrique de l'Ouest, avec l'objectif de coordonner sous une même autorité la pénétration coloniale française sur le continent africain.
Constituée en plusieurs étapes, elle réunit à terme la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (devenu Mali), la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Niger, la Haute-Volta (devenue Burkina Faso) et le Dahomey (devenu Bénin).
10 http://www.le-mali.com/omatho/sitesarch1.htm
11 http://www.afribone.com/spip.php?article256
12 Le jeune architecte Chouaïb Guerrout s’intéressant particulièrement à l’histoire de sa ville, nous a rapporté qu’un personnage particulier a été le précurseur de ce style architectural. Le maâlem Ba Khettar qui a participé à la réalisation de l’hôpital d’Adrar dessiné par Luyckx, était originaire de Chenguitt en Mauritanie. Cet artisan qui aurait réalisé les portes de la ville aurait accumulé lors du périple qui devait l’amener à Adrar pour s’y établir définitivement, les différentes influences culturelles de la Mauritanie, du Mali (Soudan Français) et d’autres villes sahariennes algériennes.
13 Première série d’entretiens menés et enregistrés entre décembre 2009 et avril 2010 :
Mohamed Salah HAMOU ZINE, ancien Directeur de l’Urbanisme de la Construction de la Wilaya d’Adrar, entretien, 06 décembre 2009 et 06 avril 2010.
Chikh BERBAOUI, ancien Directeur du Bureau d’Etudes Polyvalent de la Wilaya d’Adrar, entretien, 08 décembre 2009.
Saïd TOU, Directeur du Bureau d’Etudes Polyvalent de la Wilaya d’Adrar, entretien, 08 décembre 2009.
Chouaïb GUERROUT, architecte (Bureau d’études privé), entretien, 12 décembre 2009.
Noureddine LAAMOURI, architecte (Bureau d’études privé : ASPECT), entretien, 06 avril 2010.
Il est prévu d’autres rencontres avec les mêmes enquêtés et d’élargir à d’autres architectes que nous n’avons pu encore approcher.

Bibliographie

ARIB K., Ahaggar : aux origines du patrimoine architectural, éditions Dalimen, 2002.
BACHEIKH L., L’avenir du centre ville d’Adrar, mémoire de fin d’études, sous la direction de Nadia Touaa, soutenu au département d’Architecture de l’USTO, juillet 1997.
BAUDOUÏ R. et POTIÉ Ph., André Ravéreau : L’atelier du désert, éditions Parenthèses, 2003.
BERBAOUI Chikh, Aménagement de la place centrale d’Adrar, in Habitat, Tradition et Modernité, Revue d’architecture et d’urbanisme, L’espace ksourien… ou la mémoire en risque de péremption, n°2, juin 1994, p. 105-114.
COTE M. (sous la direction de), La ville et le désert : le bas-Sahara algérien, collection Hommes et Sociétés, éditions Karthala, 2005.
DONNADIEU C. et P., DIDILLON H. et J-M, Habiter le désert : les maisons Mozabites, éditions Mardaga, 1977.
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