Fouad Ghomari
Maître de conférences à l’Université Aboubekr Belkaïd - Tlemcen
Présentation de Mançourâ
A l’origine ce fut un camp : al mahalla al mançoûra dont le nom arabe signifie le camp victorieux ; de là est tiré le nom de mançoûra qui lui reste.
Le site historique de mancoûra est situé à l’ouest de Tlemcen, et appartient à la commune de Mansourah. Il est mitoyen au sud avec le quartier de Riad Boudghène et le plateau de Lâlla Satti (1.200 m d’altitude), et à l’est avec le quartier de Makhokh. A l’Ouest et au Nord les remparts sont attenants à la voie ferrée, aux terrains agricoles et à quelques constructions illicites éparses.
Le réseau routier desservant le site est composé aussi bien de routes nationales (RN22 et RN7), que de chemin de wilaya (CW 54) et de chemin communal (CV 55).
Le site s’inscrit entre le massif jurassique des monts de Tlemcen et les plaines et plateaux intérieurs. Au niveau du site historique les pentes sont variables et vont de 3% à 15% de l’ouest vers l’est et du sud au nord.
Les remparts, dont moins de la moitié est encore visible, dessinent une forme trapézoïdale irrégulière dont le périmètre avoisine les 4128 mètres de développement où la face sud est plus courte que la face nord ; tandis que l’emprise du site s’étale sur une surface de 1.045.200 m2. Les côtés Est et Sud de ces remparts en pisé sont ceux qui ont le plus souffert, leur trace n’est plus marquée que par les bastions à demi ruiné. Le côté Ouest est le mieux conservé et les murs qui séparent les tours carrées ou barlongues flanquant les courtines, sont encore debout sur presque toute la longueur du rempart. Leur hauteur moyenne actuelle est de 7 à 11 m.
Des beaux monuments de mançoura, on arracha les plus riches matériaux pour les constructions Tlemceniennes, et le terrain fut bientôt livré à la culture.
Cependant, il est utile de mentionner que les vestiges de ce site historique a fait l’objet d’un classement en 1900 et a connu des travaux de restauration et d’entretien effectués pendant la période coloniale française et post-coloniale par les architectes des monuments historiques.
Al mahala d’al Mançoûra un symbole de longs sièges
Confiants dans la solidité des remparts de leur ville, les Tlemceniens s’endormaient à peu près tranquilles dans leurs demeures. Sécurité précaire; chaque année, au retour de la belle saison, on pouvait craindre de voir, du haut des murs, la mahalla du roi de Fez déboucher par le col du Juif, où passe la route venant du Maroc, tout un peuple en marche, fantassins, cavaliers, mulets et chameaux portant les munitions et les bagages, contingents des tribus alliées avec leurs familles et leurs troupeaux. Les tentes brunes parsemaient les pentes qui, du pied des escarpements de Lâlla Sattî, dévalent vers la pleine. L’ennemi mérinide lâchait ses bêtes à travers les cultures, coupait les arbres des vergers, plantait ses palissades, dressait ses machines de guerre, qui bombardaient les ouvrages avancés et les portes des catapultes, dont les lourds boulets ébranlaient les courtines et écornaient les tours (figure 1). Le Musée de Tlemcen conserve quelques-unes des ces grosses masses sphériques de marbres ou de grès que lançaient les « manjanîq » (voir figure 2). Nombreuses furent les tentatives qui restèrent sans succès grâce aux fortes murailles de Tlemcen qui avaient opposé au sultan mérinide Aboû Yaqoûb Yoûçof une grande résistance.
C’est en 1299 que le souverain mérinide résolut d’en venir à bout par la famine. Il bloqua Tlemcen étroitement, l’emprisonna dans un ensemble d’ouvrages de circonvallation, et reçut la soumission de tout le pays environnant. Pour bien marquer sa décision de ne pas lever le siège, avant la prise de Tlemcen, Aboû Yaqoûb Yoûçof fit construire un palais pour sa résidence, des bains, des caravansérails, ainsi que la mosquée, dont les ruines sont encore imposantes aujourd’hui. Des maisons moins importantes durent s’élever autour de ces édifices ; il n’en reste aujourd’hui aucune trace.
 Figure 1. Mançoura, symbole de deux longs sièges

Figure 2. Les boulets en grès lancés par les mandjaniqs (catapulte) conservés au musée de Tlemcen
Ce ne fut, semble-t-il qu’en 1302 de J.C. que les remparts en pisé furent achevés ; ce qui donna naissance à une véritable ville de 100 hectares qui se fit nommer ‘’Tlemcen la Neuve’’.
Le siège dura 8 ans et 4 jours (huit ans, trois mois et cinq jours de l’année lunaire) et se termina par l’assassinat du sultan Aboû Yaqoûb par un de ses eunuques (11 mai 1307). Le petit fils d’Aboû Yaqoûb ayant été proclamé souverain, par l’armée mérinide à mançoûra, ne songea qu’à lever le siège pour aller se faire reconnaître à Fez, sa capitale ; il signa la paix avec le roi de Tlemcen et abandonna intacte la nouvelle ville de mançoûra. Au dire des chroniqueurs musulmans, cette guerre fit plus de 120.000 victimes dans les deux camps. L’historien Ibn Khaldoun a rapporté les malheurs des habitants de Tlemcen durant cette période du siège où ils durent manger cadavres, chats, rats et serpents. Devant cette décadence imposée à la capitale du royaume de Tlemcen, c’est le camp des assiégeants qui devint le lieu où se rendaient les ambassades étrangères et les commerçants de tous les pays.
Ce fut le premier siège, lutte pleine d’émouvantes péripéties, lutte qui rappelle les temps antiques et fait songer aux héros d’Homère. Il rappelle aussi la fondation de Tagrart par l’almoravide Yoûçof ibn Tâchfîn, un peu plus de deux siècles auparavant, pour assiéger Agadir.
Après le départ des mérinides, Mançoûra ou ‘’Tlemcen la neuve’’ qui rappelaient aux tlemceniens huit années de souffrance et de deuil, fut ruinée par eux ; l’enceinte elle-même fut en partie démantelée.
Ce ne fut qu’une trentaine d’années plus tard, lorsque les mérinides revinrent, sous la conduite du sultan Aboû al Hacen, assiéger Tlemcen en 1335 que mançoûra fut restaurée. Moins de deux ans après les assiégeants pénétrèrent d’assaut dans Tlemcen (1er mai 1337). Ce fut néanmoins à mançoûra que le roi mérinide, maître de Tlemcen, conserva sa résidence, dans le palais de la victoire qui s’élevait à l’Est du village actuel, sur une éminence, d’où l’on jouit d’un point de vue magnifique. L’emplacement de ce palais est encore marqué aujourd’hui par des murailles ruinées.
Aboû Inân Fâres, fils et successeur d’Aboû al Hacen, ne résida pas à mançoura ; le retour des souverains zianides sur le trône de Tlemcen en 1348, marqua la ruine définitive de la ville mérinide.
En 1352, nouvelle occupation pour sept ans : Aboû Inân, fils d’Aboû al Hacen, conquis de nouveau Tlemcen.
De toutes ces guerres, il ne resta que des ruines sur un immense quadrilatère plus grand que Tlemcen enserrée dans les remparts français.
Dès janvier 1849, un centre de colonisation fut créé à Mançoûra. Le décret portant érection du village est daté du 6 mai 1850. 37 premiers colons s’y installèrent : ils se mirent à cultiver leurs lots et à construire leur maison. Ce village appartint désormais à la commune de Tlemcen où un adjoint spécial représentait le maire. La population dans ces premières années tournait autour d’une centaine de personnes.
Mançoûra se développa et atteignit, dans les années 1930, près de 2000 personnes (colons et autochtones).
Etat des lieux
Analyse spatiale et typologie architecturale
La première moitié du XIVème siècle vit l’ouverture des chantiers et la fin des travaux de construction des monuments de Mançoûra. Cette relative précision chronologique donne aux ruines de cette ville, dont l’existence fut brève, une intéressante valeur documentaire.
De quels vestiges alors a-t-on hérité ?
D’abord l’enceinte de Mançoûra dont chaque face est percée d’une porte. Les murs des remparts en pisé sont renforcés de quelques quatre vingt bordjs (bastions) qui sont espacés d’une distance variable entre eux allant de trente à cinquante mètres. On distingue trois types de bordjs : de flanquement, d’angles et des portes.
| Les bordjs de flanquement (cf. figure 3) ont une largeur de 7 m et 3,75 m de côté. La courtine ainsi que le chemin de ronde, se trouvent environ aux deux tiers de leur hauteur. La courtine présentait une largeur respectable, et ceci pour permettre aux archers la surveillance, tandis que le chemin de ronde était beaucoup moins large. Aucune trace d’aménagement intérieur n’est visible mais dans quelques unes de ces tours, particulièrement dans celles du sud et exactement au niveau du chemin de ronde, apparaît la trace de deux voûtes en berceau qui avaient de toute évidence pour but de supporter le plancher d’un premier étage où l’on entassait les munitions. Les bordjs qui présentent cette disposition intérieure ne sont pas nombreux ; plusieurs devaient être sans premier étage et destinés à permettre la continuité du chemin de ronde. |

Figure 3. Bordjs de flanquement des remparts en pisé de la ville de Mançoura |
Il n’existe plus aucun détail architectural concernant le passage du chemin de ronde de la courtine à celui des bordjs de flanquement.
Les bordjs d’angle sont carrés, plus hauts que les bordjs de flanquement et mesurent 7m de côté (figure 4). Le mieux conservé est celui qui flanque l’angle sud-ouest de l’enceinte. Au rez-de-chaussée une porte ouvrait sur l’intérieur de la place. Le plancher du premier étage était établi sur trois voûtes en berceau dont les traces sont encore présentes. La courtine forme un angle à redans, qui «avance» à l’intérieur du bordj et qui l’occupe au quart de son espace. Un escalier, dont on suit la trace le long des murs intérieurs, permettait la communication entre l’intérieur de la place et le chemin de ronde.

Figure 4. Bordjs d’angle des remparts Ouest en pisé |
Les bordjs d’angle sont carrés, plus hauts que les bordjs de flanquement et mesurent 7m de côté (figure 4). Le mieux conservé est celui qui flanque l’angle sud-ouest de l’enceinte. Au rez-de-chaussée une porte ouvrait sur l’intérieur de la place. Le plancher du premier étage était établi sur trois voûtes en berceau dont les traces sont encore présentes. La courtine forme un angle à redans, qui «avance» à l’intérieur du bordj et qui l’occupe au quart de son espace. Un escalier, dont on suit la trace le long des murs intérieurs, permettait la communication entre l’intérieur de la place et le chemin de ronde.
Les bordjs qui gardaient les portes offraient une disposition semblable à la disposition des bordjs d’angles. Il y avait quatre portes et par conséquent, huit tours pour les garder. Les mieux conservées sont ceux de la façade nord et de la façade sud.
Deux artères maîtresses, allant de porte à porte, traversait la ville et se coupait vers le centre. L’une d’elles dirigée Est-Ouest, devait suivre un parcours peu distant de la route actuelle Tlemcen à Maghnia. A son départ oriental, elle franchit un ruisseau sur un pont de brique de moellons et de pisé qu’on a tout lieu de croire d’époque mérinide. Un chemin pavé, partant de ce pont et filant vers le sud entre les haies, est, sauf erreur le seul vestige de la voirie urbaine du moyen âge. |

Figure 5. Chapiteau en marbre à inscription, vestige du palais de la victoire à Mançoura |
Cette partie Sud-Est de Mançoûra semble avoir été la mieux pourvue de constructions importantes. Les vestiges de murs plus nombreux le laissent supposer. Non loin de là, dans le grand axe de la ville, s’élevait, sur une éminence, le Palais de la victoire. La trouvaille d’un joli chapiteau de marbre à inscription (figure 5) précise l’identification des ruines et la date de 1344. Divers bâtiment s’indiquent, fort peu reconnaissable ; toute fois on y distinguait naguère deux bassins parallèles, dont l’un de 35 mètres de long sur 9 de large, était tapissé de marqueterie céramique et bordée de colonnes. L’eau limpide de la montagne jouait son rôle habituel dans la parure de cette demeure princière.
Si Dâr el Fath (palais de la victoire) fut dépouillée d’une partie de ses marbres par les Mérinides eux-mêmes, si les Tlemceniens se montrèrent peu soucieux de conserver les murs encore debout et les colons européens empressés à en débarrasser leurs vergers, la Mosquée dû, moins à son caractère religieux qu’à sa construction plus solide, de faire jusqu’à nos jours figure de monument. Cette mosquée est bâtie sur une éminence qui domine légèrement la route et se situe à 150 mètres à peine du rempart occidental.
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La mosquée de Mançoûra n’est guère qu’un rectangle vide. Seuls subsistent les murailles de pisé qui l’entouraient, avec les débrits des douze portes qui perçaient son enceinte ainsi que la moitié antérieure de son minaret.
La porte principale de la mosquée était percée dans le minaret. C’est une particularité que l’on ne retrouve dans aucune autre mosquée Tlemcenienne. En outre, le minaret placé au milieu de la face nord de la mosquée est justement dans l’axe du mihrab creusé au milieu de la face sud.
Le plan de la mosquée est d’une harmonie de proportion presque classique et d’une très belle ordonnance (figure 6). L’enceinte rectangulaire, de 60 mètres de large et 85 m de long, est occupée par une cour de 30 mètres de côté. Une galerie longeant intérieurement les murs de façades et deux groupes de trois nefs longeant les murs latéraux encadrent cette cour, dont une vasque de marbre occupait le centre. Treize nefs constituaient la salle de prière, elles rencontrent à leur extrémité trois nefs transversales suivant le mur du fond. Un espace libre, que couvrait une vaste coupole ou un plafond pyramidal, interrompait ce triple transept en avant du mihrâb.

Figure 6. Levé du plan de la mosquée de Mançoura après une fouille archéologique
Différents traits de cet édifice rappellent la mosquée Hassan à Rabat bâtie, à la fin du XIIéme siècle, par les almohades pour servir comme celle de Mançoûra d’oratoire à une armée. La position et l’ordonnance du minaret de forme carrée, précisent ces ressemblances qu’on a tout lieu de croire intentionnelles.
La base du minaret est percée d’une porte monumentale qui servait d’entrée principale, et par laquelle on pénétrait en suivant un passage voûté, long de 10 mètres, dans une galerie donnant sur la cour de la mosquée. Cette porte se présente sous la forme d’un arc plein cintre et mesure 2.5 mètres d’ouverture, enveloppée de deux voussures lobées, qu’encadre un rectangle à entrelacs végétal (voir figure 7). Au dessus de la porte, et au quart environ de la hauteur du minaret, existait en guise d’auvent une sorte de balcon dont l’emplacement est bien marqué et sous lequel on distingue une décoration en mouqarnâs du goût le plus délicat, et des consoles gracieusement ciselées (figure 8). Cet auvent a disparu, mais on ne peut guère douter qu’il ait existé. Vu la hauteur où il était placé il n’offrait qu’une protection illusoire à l’entrée, mais ce n’était plus là qu’un motif ornemental.

Figure 7. L’entrée principale par le minaret, une spécificité de la mosquée de Mançoura

Figure 8. Auvent au dessus de la porte d’entrée du minaret de la mosquée de Mançoura
Le décor propre du minaret -en moellon siliceux de grand appareil- commence au-dessus, avec un panneau défoncé, comme celui de la face Nord de la tour Hassan, d’un arc à lambrequins. Plus haut, s’étale le traditionnel panneau losangé des minarets maghrébins reposant sur deux arcades ogivales ; en revanche, le centre que percent des fenêtres étroites de haut en bas, demeure dépourvu de décor, ainsi qu’à la Giralda de Séville. Une galerie d’arcs lobés sur colonnettes de marbre, dont quelques unes ont disparues, surmonte ce treillis de pierre et compose un dernier registre (voir figure 9).
Cependant on présume que le décor de la tour ne s’arrêtait pas là. Trois mètres de surface restent nus, que pouvait meubler des rosaces en marqueterie céramique comme dans les autres minarets mérinides.
La terre emmaillée joue un rôle remarquable dans la parure de cette tour, ce qui contribue à sa puissante originalité. Il semble que les façades entières étaient presque incrustées de mosaïques de faïence de diverses couleurs. Quelques fragments subsistent aux voussures du portail et dans le réseau à losanges où alternent en lignes montantes le vert, le marron et le bleu.
Ce qui nous est resté de ce splendide monument nous fait regretter la disparition du lanternon qui le couronnait et de la face orientale qui en complétait le volume. Nous n’avons en effet ici qu’une moitié de minaret. C’est vraisemblablement la rupture de pièces de bois qui servaient de linteaux aux ouvertures latérales qui entraîna l’effondrement de l’autre moitié et des aménagements intérieurs, du noyau central, que devait occuper six chambres superposées et la rampe, que six fois en faisait le tour. Des voûtes en berceaux couveraient ce chemin en spirale. Comme ceux de la Tour Hassan de Rabat et la Giralda, il était en pente très douce et assez large pour que deux cavaliers puissent le gravir côte à côte. Le secrétaire Ibn Marzoûq nous compte comment il fit maintes fois l’ascension en compagnie d’un vizir d’Aboû al Hacan, le vizir sur un cheval, lui-même sur une mule.
L’écroulement d’une moitié de la tour, que nous avons essayé d’expliquer par un vice de construction, a vivement frappé l’imagination populaire, que ne pouvait manquer d’en élucider l’énigme par une légende. Le sultan fondateur, pressé de voir achever l’ouvrage, en chargea deux architectes, un musulman et un juif ; chacun d’eux bâtit une moitié du minaret ; celle du juif ne tarda pas de s’effondrer, tandis que celle du musulman restait intacte. C’était la plus belle. |

Figure 9. Le registre du décor de la tour principale du minaret de Mançoura |
C’est avec une grande habilité que M. Lefebvre qui en 1877-8 conçut et dirigea les travaux de restauration et de consolidation du minaret. L’architecte Duthoit, obtint de la commission des monuments historiques 6.000 francs nécessaires pour mener ces travaux à bien (voir figure 10). Dans son rapport de 1872, où il demandait ce modeste crédit, Duthoit signalait que les matériaux de la mosquée avaient été fort dispersés. « Beaucoup de ces marbres précieux, disait-il, ont été débité et vendus au commerce». Il suffira d’indiquer aussi que la cour de la Grande Mosquée de Tlemcen fut pavée avec les dalles d’onyx de celle de Mançoûra, qu’une grande vasque de porphyre vert constitua les fonds baptismaux de l’Eglise Saint Michel, que le Musée de Tlemcen et celui d’Alger s’enrichirent des fûts de colonnes et de très beaux chapiteaux.
Cependant, la moitié qui reste du minaret, pour si détériorée qu’elle ait été par le temps, offre cependant à l’artiste un spécimen à la fois imposant et élégant, de l’architecture mauresque de l’Afrique du Nord ; mais rappelle néanmoins aux Tlemceniens un douloureux chapitre de leur histoire qu’endeuille un long siège de huit années de souffrance.

Figure 10. Minaret en demi-ruine de Mançoura avant et après les travaux de restauration
Composition géométrique
Une étude détaillée a été élaborée en 1996-8 par le bureau d’études local ‘’Général Construction’’ sur la demande de la direction de la culture de la wilaya de Tlemcen. Un relevé exhaustif (direct et photographique) a été réalisé et ce en suivant la méthode de zonage (figure 11). Ainsi, le site a été divisé en quatre zones d’égale surface (env. 25 ha) et des fiches individualisées par zone et par case ont été renseignées en mettant en exergue les plans et façades des parties des vestiges existants.
Les mesures ont été effectuées grâce à la méthode directe à l’exception du minaret où le relevé des détails exigeait l’utilisation d’une méthode indirecte ; il s’agit de la photogrammétrie architecturale.
L’outil informatique et les logiciels CAO tel qu’Autocad a facilité l’opération de tracé et le logiciel Elcovision permis le traitement d’une série de prises de vues photogrammétriques prises par un appareil de photos semi-métrique.

Figure 11. Muti-zonage du site classé des ruines de Mançoura (B.E. Général Construction)
Etude des matériaux et systèmes constructifs
La technique de construction utilisée par excellence dans la réalisation des éléments défensifs de grande inertie que constituent les remparts de Mançoûra est le pisé. En revanche, le corps de la tour principale du minaret est réalisé en maçonnerie de pierre taillée de grès rose et la structure des voûtes supportant les rampes des escaliers est en brique de terre cuite hourdée d’un liant.
Nous allons dans ce qui suit nous étendre plus sur la technique du pisé.
Toute terre ne convient pas forcément pour cette technique. Le choix de la terre, le mélange optimum et la teneur en eau adaptée au compactage le plus efficace sont des notions connues des anciens piseurs. Aussi l’expérience aidant, ils utilisaient leurs sens (odorat, toucher, ouïe, goût, vue) pour le choix du matériau à utiliser. Ces essais qualitatifs in-situ leur permettaient de faire une classification assez fine des sols et une appréciation directe de leur possibilité d’utilisation. Ces notions étaient transmises par voie orale de père en fils.
Une fois le gisement identifié, il s’agit ensuite de piocher le sol, de casser les mottes avec la tête de la pioche ou la pelle pour bien diviser la terre. Puis, de la relever en tas, ce qui est essentiel, car les ouvriers jettent toujours leurs pelletées vers le dessus du tas, obligeant toutes les petites mottes ou grumeaux, les grosses pierres et cailloux de rouler au bas du tas. On les retire aisément à l’aide d’un râteau. On ne prépare de terre ainsi amoncelée que ce que les maçons piseurs peuvent employer dans la journée et d’où on doit exclure tous les végétaux qui peuvent y pourrir. Aussi, très souvent la terre est prise au pied même du mur à réaliser.
Le pisé, technique de construction en béton de terre communément appelée au Maghreb ‘’Tâbia ‘’, utilise la terre directement extraite du sol. Trop sèche pour avoir suffisamment de cohésion, elle a besoin d’être damée. Cette technique présente de nombreux avantages: Rapidité de la construction, coût minime, économie de bois, bonne isolation thermique, résistance à l’incendie, solidité et durabilité.
La cohésion et donc la résistance à la compression de la terre crue compactée croissent considérablement par dessiccation. Néanmoins, la terre compactée quelle que soit l’énergie utilisée, est très sensible à l’action de l’eau. A cet effet, il est souvent préféré de stabiliser la terre avec un liant minéral. A ce titre, la chaux aérienne issue de la cuisson des pierres calcaires a été ancestralement très utilisée comme stabilisant de masse des structures en terre compactée. Ce liant, possède par fixation d’ions calcium aux interfaces des particules argileuses, la propriété de neutraliser une bonne part de l’activité argileuse des minéraux. Par ailleurs, grâce à des liaisons avec la fraction siliceuse libre, elle peut donner lieu à des liaisons de type pouzzolaniques (formation de silicates de calcium qui cimentent les grains entre eux), qui sont encore complétées par la carbonatation (formation de ciments carbonatés médiocres). Cependant les liens chimiques qu’elle peut développer ne s’établissent que très lentement.
Le pisé exige l’emploi de coffrages où la stabilité et la solidité sont seules garantes de leur résistance aux vibrations et aux pressions du damage ainsi qu’aux sollicitations engendrées par le versement des terres dans le coffrage et le mouvement des ouvriers. La légèreté et la facilité de montage et de démontage (aplomb, calage et serrage) restent de mise. Le bois a été le matériau de choix pour la réalisation de ces coffrages qui sont constitués pour le cas de Mançoûra : de la banche, des clefs, des clous, de cordage et du fond de banche.
Pour élever les murs, Les maçons piseurs doivent d’abord niveler les soubassements. Le terrain étant accidenté, ils ont du commencer par les parties les plus basses. Sur le terrain nivelé, ils ont fixé les clefs et le cordage au dessus desquels les banches ont été installées. Ensuite, la tête du moule est posée et le coffrage est lié avec les liages de corde.
Avant de mettre la terre, les piseurs couvraient de quelques pierres minces les clefs. La terre est portée dans la banche pour être étendue avec les pieds et damée à l’aide du pisoir sur une épaisseur de huit (8) à dix (10) centimètres. Le dameur suit le pourtour du mur et croise ses coups afin de presser la terre dans tous les sens et fait particulièrement attention à l’endroit situé sous les liages des cordes car ce dernier est difficile à atteindre verticalement. Une fois la première couche bien battue, l’opération est recommencée jusqu’à ce que le coffrage soit plein. Aussi, comme le volume des terres à compacter est très important, les piseurs mettent souvent des grosses pierres pour servir de remplissage. Le coffrage est ensuite immédiatement démonté et replacé par les ouvriers de telle manière qu’il recouvre l’extrémité droite de la banchée précédente. L’opération se répète jusqu’à ce que la première assise horizontale du mur soit réalisée. Aussi, pour la superposition de la seconde assise, il faut attendre que la première soit suffisamment résistante pour supporter les poids des piseurs et de la banchée.
Le mur ainsi réalisé subit un retrait qui intervient directement en place après compactage d’où la nécessité d’utiliser des terres sableuses peu argileuses et pas trop humides.
Notons aussi que les angles sont des éléments fragiles car le pisé ne possède pas de chaînage. Pour pallier à cette faiblesse, les banchées d’angle sont réalisées d’un seul tenant et renforcées intérieurement, d’une manière efficace à l’aide d’une section de bois (rondins de diamètre d’environ 8 à 10 cm). Ces « chaînages » sont réalisés une banchée sur trois et assemblés aux angles.
En vue d’utiliser des matériaux compatibles avec le support en pisé, une étude a été entreprise au laboratoire sur du matériau prélevé sur le site de mançoûra, des ruines d’un bordj qui s’est effondré le 13.10.1990. Ce dernier se situait à environ 150 m au sud de la porte occidentale de l’enceinte de la ville.
Le matériau présente un pourcentage de fines appréciable, à savoir 27% (D<80m), mais ces fines ne sont pas à prédominance argileuses [(%<2µ) < 1%]; cela est confirmé par l’essai au bleu de méthylène puisque la valeur du bleu mesurée est égale à 1,7 (0,5<VB<2 pour les sables courants).
La limite de liquidité est égale à 31,8% tandis que la limite de plasticité n’est pas mesurable (à cause du caractère sablonneux du matériau). Le sol a donc une plasticité très faible. D’après la classification L.C.P.C., le matériau est un sable propre bien gradué (Sb).
Le matériau a subi une analyse chimique par dosage aux oxydes ainsi qu’une analyse par diffraction aux rayons X pour déterminer les composantes minéralogiques. Les oxydes essentiels qui composent le matériau sont le SiO2 (Silice) présent avec un pourcentage de 34,5 ainsi que le CaO (Chaux) avec un pourcentage de 28,5. Les minéraux identifiés après dépouillement du diagramme aux rayons X montre la présence de 49% de calcite et 27% de quartz.
Les résultats des essais montrent qu’il s’agit d’un sol très peu argileux. Son potentiel de gonflement au contact de l’eau (et aussi de retrait par dessiccation) est donc faible.
Etude des pathologies
Le diagnostic des causes des désordres ne s’arrête pas aux simples caractéristiques du matériau, mais doit prendre en compte la conception, la construction, l’usage et l’histoire du bâtiment. Il faut être conscient que certains désordres du bâti ancien sont le résultat d’une évolution très lente sur six siècles pour le cas de Mansourah.
La typologie des désordres (voir figure 12) recensés sur les remparts de Mansourah est classifiée comme suit :
• érosion de pied,
• érosion de tête,
• érosion superficielle,
• crevasses,
• fissures (verticales et en escalier),
• effondrement ou ruine.

Figure 12. Les différentes pathologies recensées sur les remparts en pisé du site historique de Mançoura
L’étude qualitative et quantitative des pathologies a montré une grande fréquence de l’érosion en tête des vestiges.
L’effondrement récent (années 90) de certains bordjs ou pans de mur est le résultat de la synergie de plusieurs facteurs : les phénomènes d’érosion, les crevasses, ainsi que les fissures créent autant de points critiques. De plus, l’érosion accentuée au pied de certains murs et la présence de végétation à proximité immédiate est autant de facteurs ayant sans nul doute contribué synergiquement à la ruine.
Si ce type de ruine est advenu après quelques siècles d’agression face aux différents agents climatiques, il en a fallu quelques heures à l’être humain pour démolir plusieurs pans de mur de l’enceinte du site historique de Mançoûra ; c’est dire que l’homme reste l’élément le plus dévastateur.
La synthèse des pathologies recensées sur le site historique de Mançoûra montre la nécessité d’intervenir en urgence dans les parties qui accusent une dégradation accrue pouvant engendrer des risques de ruine. Pour ce faire, des étaiements en bois (madrier en bois de sapin du nord) sont prévus au niveau de certaines courtines et bordjs qui présentent un état de délabrement avancé et surtout des fissures préjudiciables. Des traitements chimiques suivront pour arrêter la croissance de la flore au voisinage et sur l’enceinte (désherbage et dévégétalisation).
Pour pallier aux différents désordres recensés, des recommandations sont édictées et nécessitent des études au laboratoire et in situ :
• Consolidation de la base des murs par des briques de terre stabilisée (B.T.S.).
• Reprise et/ou reconstitution des parties hautes en pisé.
• Reprise des enduits
Etude technique
L’ensemble des recommandations ont fait l’objet de travaux de projets de fin d’études d’étudiants en graduation de l’université de Tlemcen, en vue de l’obtention de leurs diplômes d’ingénieur d’état en génie civil.
Etude structurelle
Avant toute opération de confortement ou de consolidation de monuments, il est nécessaire de s’assurer de l’état et de la résistance de ses éléments de structure. Pour ce faire, la modélisation numérique à l’aide des éléments finis permet d’identifier les conditions statiques d’équilibre global du monument. Cette démarche est complexe du fait de l’absence de données réelles de la géométrie initiale, des caractéristiques mécaniques des différents constituants, etc. Néanmoins, le but est de déterminer les mécanismes possibles susceptibles de gouverner son comportement futur.
L’analyse préconisée permet le calcul de la distribution des contraintes et l’état de déformation existant dans la structure actuelle. A cet effet, quelques exemples de structures représentatives a été étudié à l’aide du logiciel ALGOR. Les modélisations ont été réalisées en 3 D et par souci de simplicité, les matériaux ont été considérés élastiques linéaires homogènes et isotropes. Les structures étudiées étant de grande inertie, le choix de l’élément solide est le plus approprié.
L’inertie de ces structures imposantes et porteuses, travaillant surtout à la compression, résistent aux charges de leur propre poids. Les valeurs maximales des différentes contraintes (en N/m²) données au tableau suivant le confirment. Les déplacements et les contraintes obtenus sont faibles, et ces structures résistent aux charges appliquées.
A cause de son poids propre, le minaret a tendance à se «renverser». C’est un état de flexion du essentiellement à la géométrie actuelle du minaret qui présente un changement de sections à plusieurs niveaux. Sur les murs pignons, les largeurs varient en diminuant du haut vers le bas. Ce changement influe directement sur la valeur de la force gravitationnelle.

Optimisation des matériaux
Une étude au laboratoire et in situ a été effectuée sur le matériau prélevé du site de Mançoura en 1990. Elle consistait à déterminer les caractéristiques mécaniques et de tenue à l’eau du matériau cru et stabilisé dans sa masse par des liants traditionnel (chaux aérienne) et moderne (ciment portland).
Les résistances respectives à la compression à 28 j du matériau cru et stabilisé dans sa masse à 6% de chaux et 6% de chaux + 4% de ciment sont : 2, 10 et 19 bars. De plus, le rapport des résistances humides et sèches donne un coefficient de 25% pour les sols stabilisés à la chaux et 37% pour ceux stabilisés au mélange.
Afin de quantifier la durabilité de ce matériau, des blocs de pisé ont été enduits d’une seule couche par le matériau stabilisé et soumis au test d’arrosage à la pomme de douche. Les résultats obtenus étant forts encourageants, nous ont conduits à réaliser, en pisé, un muret test de géométrie 150x100x30 cm.
La terre stabilisée à 6% de chaux, de consistance plastique, a été damée par couches de 5 à 8 cm d’épaisseur dans des banches en bois afin de simuler les techniques traditionnelles. L’édification du muret, décoffré le 27.04.1991, a consommé 1,85 tonnes de matériau sec ; ce qui représente une densité sèche de 1,5 t/m3. De plus, les grandes faces du muret ont été orientées Est Ouest pour subir l’effet des vents dominants qui sont Sud Sud-Ouest.
Après 10 années de vieillissement naturel, le muret a présenté des érosions superficielles légères sur la partie Ouest.
Restitution virtuelle

Figure 13. Restitution virtuelle du minaret emblématique de la ville de Mançoura |
En vue de préparer un dossier de classement international de ce premier site, nous avons tenté de restituer le minaret de la mosquée de Mançoûra à l’origine. Cette aventure difficile, mais combien même utile, a permis l’aboutissement d’un premier travail de modeste qualité (voir figure 13).
Modélisation de la demi-ruine
La modélisation numérique est devenu un outil indispensable pour la prédiction de phénomènes divers ; mais aussi pour la compréhension et la simulation du comportement mécanique d’un ouvrage.
La demi-ruine de l’emblème de Tlemcen qu’est le minaret de Mansourah est légendaire.
Pour nous permettre d’élucider cette énigme, nous avons étudié à l’aide de la méthode des éléments distincts (adaptée aux constructions en maçonnerie porteuse) la ruine du minaret après l’avoir restitué dans sa configuration originelle dans le travail précédent.
Cette modélisation nous a permis de retrouver le plan de ruine du minaret après avoir enlever une clef de voûte de la galerie constituant l’entrée à la mosquée par le minaret (voir figure 14).
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Figure 14. Modélisation de l’effondrement du minaret par la méthode des éléments distincts
CONCLUSION
L’université de Tlemcen, soucieuse de la réhabilitation de l’histoire de sa région et forte de son appartenance au réseau Forum Unesco, se veut être un espace de recherche et de réflexion en vue de mettre en exergue les éléments tangibles permettant une relecture du passé. De nombreuses filières ont été ouvertes : histoire, archéologie, architecture, sociologie, etc. qui demandent la création de nouveaux chantiers leur permettant un apprentissage de qualité. Cette multidisciplinarité, devrait agir en synergie pour l’aboutissement de multiples projets dont le premier serait, l’ouverture éventuelle d’un chantier école sur le site historique de Mançoûra ; un site archéologique d’une valeur considérable qui n’a pas encore livré tous ses secrets. L’histoire de cet espace, témoin d’un passé à la fois glorieux et tourmenté, est toujours en quête d’une valorisation.
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