Rym Ben Younes
Architecte
Aucun doute ne peux perturber la certitude que notre plus grande île tunisienne de 514 Km2 de surface et de 130 m de rivages, classée comme la dixième plus grande île de la méditerranée est l’une des plus importantes destinations touristiques mondiales. D’ailleurs, le marché touristique tunisien garde encore la double identité de ses produits : Djerba et la Tunisie !
Ce cachet touristique émane, certes, de sa spécificité géographique et physique en tant qu’île détachée du continent, mais, aussi et essentiellement il est dû à la réputation de sa population et de sa culture historiquement ancrée.
Avec l’encouragement de l’orientation vers un tourisme culturel, Djerba se trouve confrontée à son image d’île de rêves, de flânerie et de repos paresseux. Les spécialistes dans le domaine touristique, privés ou publiques, commencent à chercher des alternatives autres qui enrichiraient le produit touristique d’une région d’aussi identité ethnologiquement et historiquement.
L’orientation vers le culturel s’est trouvée axée sur l’établissement de muisées de différentes sortes dont ceux qui sont encore en phase d’étude ou de réalisation comme le musée de l’Architecture vernaculaire djerbienne à la mosquée Fadhloun et le musée des mosquées de Djerba à la mosquée El Bassi. On y compte aussi ceux qui viennent d’être réaménagés et revus comme le musée ethnographique de Sidi Zitouni et d’autres qui sont en activité depuis déjà quelques années comme le musée de Guellela et celui de Lella Hadhria. Ces deux derniers sont établis par des investisseurs privés et ils méritent d’êtres signalés pour leur impact sur le marché et le mérite d’être les pionniers.
Pour ce qui est des deux musées encore en phase de réalisation, ils sont l’œuvre d’organismes : l’un est sous la direction de l’Institut National du Patrimoine et le deuxième sous celle de l’Association de Sauvegarde de l’Ile de Djerba. On les mentionne en projetant d’y consacrer bientôt un article détaillé sur Archi-Mag.
Musée du patrimoine traditionnel de Djerba (Sidi Zitouni)
C’est un projet du ministère de la culture et de la sauvegarde du patrimoine qui avait été confié à l’architecte T. Ben Hadid. En réalité, il s’agit d’une extension de 2000m2 et du réaménagement de l’ancien musée des arts et traditions populaires installé près du mausolée de Sidi Zitouni à Houmt-Souk (monument datant du XVIIIème Siècle en hommage à un homme pieux).

Mausolée Sidi Zitouni
Le parti a été pris de conserver le monument après l’avoir dépouillé des rajouts tardifs et de transformer les collections dans les nouveaux locaux. Ces derniers, avec des murs épais et des plans inclinés se réfèrent à l’Architecture djerbienne vernaculaire tout en affirmant leur caractère contemporain. Ce choix est à féliciter puisqu’il a mis en évidence et le nouveau et l’ancien édifice en montrant un franc dialogue des ères dans l’harmonie. On note essentiellement l’absence de toute folklorisation des détails architectoniques habituelle souvent employée au nom de l’intégration.
La nouvelle entité est érigée sur un terrain de 4500 m2 et elle comprend trois ailes : un espace affecté à l’administration et à divers services ; un espace d’orientation, point de départ des visites, avec son hall d’accueil et d’information et des espaces d’exposition permanente et temporaire.

Plan schématisé du musée avec les différents sous espaces
La conception muséographique de cette unité a été confiée à une agence internationale qui a réalisé de grands projets similaires dans des pays européens. La visite se fait selon un circuit rythmé d’objets, de tableaux, de maquettes, de plans et de bandes audio-visuelles. L’exposition permanente se déroule en une succession de tableaux qui mènent du cadre matériel de la production de la vie économique et sociale pour aboutir aux représentations abstraites, aux croyances et aux rites.

La juxtaposition du musée au mausolée avait dicté à l’architecte un parti de simplicité et de sobriété lisible de l’extérieur et de l’intérieur



Des choix architecturaux dans un épurisme et une sobriété qui rappellent l’architecture djerbienne et s’y intègre avec une contemporanéité soulignée


Le « menzel » et sa vocation résidentielle et économique

vitrines avec différents habits traditionnel de l’île

Les traditions sociales et les rites lors des cérémonies de mariage : représentés à travers des maquettes, des tableaux et des objets en vitrines
Musée du patrimoine de Guellela
Ce musée s’intègre dans un complexe touristique installé au point le plus culminant de l’île à 52m dans le village berbère des potiers : Guellela. Il s’agit d’un investissement de promoteur privé et particulié puisque l’un des associés n’est autre que notre professeur historien H.Tobji, ardent défenseur du patrimoine local, enseignant retraité et membre de l’Association de Sauvegarde de l’Ile de Djerba (lire ses articles sur le patrimoine architectural djerbien dans les numéro du journal local Aljazira).
Le démarrage du projet était basé sur une volonté de d’établir un vrai musée à Djerba puisque celui de Sidi Zitouni à l’époque était limité dans sa collection et dans ses espaces. L’objectif était de créer u lieu qui offre un cadre agréable destiné aux touristes et aux tunisiens qui serait à la fois une leçon d’Architecture en s’inspirant de l’Architecture locale très riche et un musée du patrimoine exposant des scènes de la vie quotidienne et des objets artisanaux et spécifique de la culture jerbienne.
L’ouverture avait eu lieu en avril 2000. Personnellement j’avais eu l’honneur et la chance de participer au lancement de ce projet en tant que membre de l’ASSIDJE et en tant qu’architecte stagiaire au sein de l’agence de F. Bou Soffara a qui on avait confié d’architecturer ce rêve.
Le projet a le double mérite d’être le pionnier dans le secteur privé et de répondre à une problématique complexe dans le contenu et le contenant. Opter pour une Architecture qui reprend l’image du vernaculaire sans tomber dans la folklorisation ou le plaquage sans âme en est une qualité. Il faut noter aussi l’absence d’espace de vente ou d’exposition de poterie pourtant c’est l’une des activités économiques piliers de l’île ! Et ce pour respecter les artisans du village accueillent et pour préserver leur gagne pain avec leurs boutique installées au bas de la colline. C’est un espace qui a choisit d’ajouter sans soustraire de l’existant et du déjà acquis.
La visite du musée se fait selon un circuit continu avec des haltes paysagères reliant les activités représentées par des scènes figées avec des statuettes et d’autres vivantes où le touriste peut participer. Les objets sont exposés dans l’harmonie des lieux en essayant de répondre au contexte approprié à chaque fois où les espaces en offrent la possibilité. Même la cafétéria est installée au sein du circuit, dans l’espace du prototype du houch, affichant ainsi une multifonctionnalité objective qui n’est que l’une des caractéristiques de la culture djerbienne.

Des tableaux de scènes de vie quotidienne ou d’objet et de paysages naturels ou architecturaux agrémentent les murs ainsi que des calligraphies gravées sur bois avec des vers et des proverbes locaux ponctuant les expositions


Les traditions sociales et les rites lors des cérémonies de mariage : représentés à travers des maquettes, des

« L’observatoire-minaret », symbole du musée de Guellela ; un détail à débattre sur la sémiotique des lieux architecturaux !

Les choix architecturaux affichent le parti d’un espace qui s’inspire des proportions, des formes et des détails de l’architecture vernaculaire de l’île



Détail d’arc avec son pilier sans chapiteau et les frise simple comme ornementation

Une aile relativement récente concernant les traditions maritimes et de pêche de l’île

Des scènes de la vie sociale et économique illustrées par des statuettes et intégrées au décor architectural

Musée Lalla Hadhria à la zone touristique de Midoun
C’est l’exemple d’un investissement de promoteur privé, fils de l’île, dans le tourisme culturel qui semble être assez réussi. Il s’intègre dans un complexe où trois entités nommées « les trois fascinantes explorations » côtoient des espaces commerciaux et de consommation. La première entité est loin d’être un musée mais elle revêt un caractère culturel éducatif ; c’est le parc naturel « Crocod’îles » aménagé pour accueillir des variétés de crocodiles. Son intérêt réside dans l’originalité de l’idée et essentiellement dans sa participation dans la mise en valeur des richesses naturelle de la région et son climat réputé.

Le parc naturel « Crocod’îles » aménagé artificiellement
Les deux autres entités sont typiquement patrimoniales. La première « Djerba héritage » est un essai de reproduction plus ou moins réussi d’un menzel traditionnel djerbien dans un espace relativement restreint. Cette étroitesse s’est d’ailleurs traduite par quelques fausses proportions mais qui ne sont perceptibles que par les professionnels de l’espace ou par les habitués des lieux djerbiens. On y retrouve le « houch » (maison traditionnelle) et ses sous espaces, le jnen avec son puit et son « khoss », l’atelier de tissage et celui de poterie (alors que ce dernier se trouve en dehors du menzel normalement) et la huilerie souterraine (encore un élément étranger au menzel).

« Les trois fascinantes explorations » et leurs expressions architecturales spécifiques correspondantes


La dernière halte est le musée proprement dit qui renferme la collection personnelle en céramique antique, en tissus anciens et en objets rares du propriétaire. L’espace a le mérite d’offrir une image pure et contemporaine de l’Architecture qui peut s’intégrer par sa simplicité et sa fonctionnalité dans le contexte djerbien.

La muséographie, confié à un bureau d’étude étranger, est aussi contemporaine et affiche une volonté de mise en valeur du patrimoine arabe et musulman. « De la perse à l’Andalousie, de Tunis à Tombouctou, un itinéraire de plus de 1000 ans d’art et d’histoire. 15 salles pour admirer les chefs-d’œuvre de la miniature et de l’arabesque, les manifestations du sacré, la calligraphie en lettres d’or, les parures précieuses et l’éclat de la céramique ».

Le musé « Lella Hadhria » avec son expression d’Architecture contemporaine aux lignes pures

« Les trois fascinantes explorations » et leurs expressions architecturales spécifiques correspondantes

Le houch type édifié au complexe comme témoin de l’Architecture domestique djerbienne avec ses lignes simples et pures et sa fonctionnalité qui est toujours à l’image de la contemporanéité
Le culturel a travers les musées suffira-t-il ?
Malgré cette variété d’espaces d’exposition d’objets du patrimoine ou de mise en valeur du patrimoine immatériel qu’on appelle musées, centres culturels ou galeries, les orientations touristiques restent encore imprégnées du cachet de la flânerie du tourisme balnéaire de masse et le coté culturel ne vient que pour pimenter l’aventure touristique amenant une menace implicite du risque de l’aplatissement culturel et de la folklorisation. Un travail en amont est à envisager au niveau des mentalités et des habitudes pour que le culturel rentre dans les pratiques touristiques réellement et profondément. Jusqu’à ce jour il ne concerne que la façade, mais l’espoir de l’approfondissement est maintenu grâce à la volonté de certains qui y croient.
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