Mohamed Sadok CHAIEB
Architecte
Communication à la journée d'étude du 4 juillet 2009, autour du thème : "Spécificités architecturales du sud tunisien", organisée par le Ministère de l'Equipement, de l'Habitat, et de l'Aménagement du Territoire
Les ksour du sud tunisien sont en proie à un délaissement et à un abandon. Le changement des traditions locales et des modes de vie a induit un déclin de ces espaces.
La fonction d’origine a été perdue, et de nouvelles fonctions, notamment touristiques sont entrain d’accaparer ces espaces.
Comment le tourisme peut-il revaloriser ces espaces ksouriens sans pour autant compromettre leur existence ? Un grand débat anime actuellement, avec ces temps de crise économique de la première décennie du XXIe siècle, le futur du tourisme. On ne prévoit plus de créer de grandes unités hôtelières, insérées dans des zones touristiques qui sont le résultat de décennies d’investissements de masse, et qui drainent du coup un grand nombre de touristes. Le touriste exige désormais un rapport humain, qui l’implique dans une compréhension plus profonde de la culture qu’il visite. Il s’agira d’une démarche plus participative.

On pense du coup à un tourisme durable, revalorisant ce patrimoine particulier des ksour, qui est à même de sauvegarder son identité.
Quelles sont les expériences qui ont été menées jusqu’à maintenant en Tunisie, afin de requalifier et de restaurer ces ksour, et comment les nouveaux usages sont-ils capables de redonner vie à ce patrimoine ?
Des initiatives privées sont entrain de s’accaparer de ces anciens ksour, offrant aux touristes un hébergement et des services à l’intérieur de ces ksour. Ces activités sont en général mal répertoriées, et mal accompagnées par les organismes publics. Des transformations sont entrain d’être menées. Et faute d’encadrement elles risquent de défigurer à jamais ce patrimoine particulier.


Le ksar de Medenine a été envahi par la fonction commerciale et artisanale, adressée aux touristes et visiteurs du ksar |
Il est dorénavant acquis que les ksour sont des espaces à sauvegarder. Cependant, la « reconquête » de ces espaces s’est faite jusqu’ici d’une manière limitée aux ksour accessibles par les circuits touristiques. Les bus, 4x4, et autres particuliers n’accèdent pas à la majorité des ksour, faute de routes et de pistes aménagées. Ces ksour se trouvent confrontés à leur propre sort, et commencent à s’écrouler les uns après les autres. Ils deviennent des carrières de pierre pour les riverains.
Des associations, des acteurs locaux, et des organismes publics, comme l’Institut National du Patrimoine, ou le ministère de l’équipement, se sont intéressés à ce patrimoine. Comment sera-t-il possible d’orchestrer ces différentes interventions et les canaliser vers un concept de développement durable ? |
Petite histoire des ksour en Tunisie
Les ksour caractérisent toute la chaine montagneuse du Dahar, qui commence au sud de Gabès et s’élance vers le sud, en direction de Médenine et Tataouine, et au-delà des frontières vers la Libye, et qui prends l’appellation des montagnes de Nefoussa. Cette chaîne de montagnes, en forme de croissant, crée une barrière physique entre la mer et la plaine d’El Jeffara, allant de Gabès vers Tripoli d’une part, et le désert proprement dit qui se trouve à l’arrière vers le sud et le sud-ouest.

Ksar Hallouf : un potentiel pour la mise en valeur du tourisme dans sa région
Il y a près de 150 ksour dans le sud-est tunisien. Des ghorfas réparties sur plusieurs niveaux, peuvent atteindre une quinzaine de mètres.

Ksar Ouled Soltane a conservé ses ghorfas qui s’étalent sur plusieurs étages
Il s’agit d’une forme architecturale particulière qui est apparue au début sur les crêtes et les pitons. Elle caractérise une population berbère sédentaire qui pratique l’agriculture dans les hauteurs, et qui est allée se réfugier en montagne, des tribus nomades bédouines des plaines désertiques. Ces berbères étaient régulièrement attaqués par des razzias bédouines, en quête de leurs principales richesses : les céréales, le blé, les olives et les produits de bétail, minutieusement stockés à l’abri dans des greniers constitués de ghorfas, tels les alvéoles d’une ruche disposées autour de cours intérieures. C’est un lieu sûr où les objets de valeur sont en sécurité. Il fut un temps où les tribus nomades bédouines du désert venaient razzier les berbères des crêtes, pour leurs biens stockés dans ces ksour de montagne. Comme des forteresses imprenables, ces ksour se dressent sur les hauteurs des montagnes du Dahar, dans la région de Tataouine.
On distingue trois types de ksour :
1- Ksour citadelles (à partir du XIe siècle) : Il s’agit de ksour habités, comme Douiret, Chenini ou Guermassa. Ce sont des ksour de défense par rapport à des tribus nomades.

Chenini, ksar citadelle
2- Ksour de montagne : Ils sont plus accessibles que le premier groupe, ont une vocation de stockage agricole.
3- Ksour de plaine : D’une époque plus tardive, datant de la fin du XIXe siècle, les berbères des crêtes, dans une période de paix sont descendus vers les plaines. Leurs ksour sont plus grands. Ils sont parfois intégrés dans la création de centres urbains du protectorat français, comme à Médenine et Tataouine.
Comment ces ksour sont investis actuellement ?
Les ksour ne sont presque plus utilisés comme greniers de familles, de nouvelles fonctions viennent les investir.
Présentant des repères culturels et potentiels pour les circuits touristiques sillonnant le sud tunisien, ces ksour sont entrain de vivre une deuxième vie. Des transformations et des aménagements sommaires se sont succédés depuis les années soixante-dix.
L’Institut National du Patrimoine est intervenu dans la restauration de quelques ksour, avec une démarche scientifique et professionnelle. Cependant, des initiatives privées et des acteurs locaux recherchent une valorisation économique et touristique, leur assurant une rente immédiate. Ces interventions ne respectent pas nécessairement l’architecture des ksour, et leur mode constructif d’origine. Des matériaux nouveaux, comme la brique rouge creuse et le béton armé sont largement utilisés, et constituent une dégradation et une incompatibilité avec ces monuments.
Ces interventions représentent un danger pour la pérennité de ces monuments, qui reflètent une spécificité architecturale et un mode constructif particulier qui est en danger de disparition.

Réaménagement sommaire à l’intérieur de Ksar Hallouf
Le concept de développement durable, réutilisant les mêmes techniques anciennes, et faisant participer la population dans la restauration, serait une solution adéquate pour préserver ces monuments. Une exploitation durable, avec justement un tourisme durable, et respectueux de ces structures, constituera de ce fait le résultat d’une rénovation qui préservera les ksour dans le futur.
Plusieurs ksour sont entrain de se transformer à vue d’œil, leurs structures s’écroulent, et les ghorfas perdent leurs pierres au profit des voisins qui construisent leurs nouvelles maisons. On assiste à des métamorphoses arbitraires qui risquent de les défigurer définitivement.

Utilisation de couleurs différentes (bleu de Sidi Bou Said), et de dalles en béton à Ksar Hallouf
Face à cet état des choses, un mécanisme global devrait être pensé, dans une optique de développement durable, afin d’assister techniquement dans la restauration des ksour.

Réaménagements sans assistance technique à Ksar Ezzahra
Quelques recommandations et remarques sont susceptibles de faire changer la donne :
- Créer une carte régionale répertoriant ces 150 monuments,
- Rédiger des manuels de conservation et de réhabilitation (Celui traitant des spécificités architecturales dans le sud tunisien est trop large, et traite plusieurs autres zones),
- Identifier les obstacles ainsi les instruments juridiques et fonciers à la réhabilitation,
- Instaurer un plan de sauvegarde des ksour,
- Y a-t-il lieu de créer un organisme spécifique pour la sauvegarde des ksour, à l’instar des ASM ? Cet organisme fera employer des architectes, des archéologues, et des historiens, et assistera dans la réhabilitation des ksour à des fins touristiques ou autres,
- Quel rôle peuvent jouer les collectivités locales ?
- Les associations bénévoles, composées par des membres passionnés, sont-elles suffisantes pour la sauvegarde des ksour ? Réussissent-elles à préserver cet héritage ?

Utilisation de couleurs inadéquates à Ksar Hadada
Les acteurs privés, avec leur quête de rentabilité n’hésitent pas à défigurer et à dénaturer ce patrimoine afin de répondre à de nouvelles exigences et fonctions. Un travail d’accompagnement s’impose de la part des architectes et des professionnels du patrimoine. Ce travail de professionnels ne pourra se faire qu’à travers un organisme institutionnalisé, à l’instar de l’Association de Sauvegarde de la Médina de Tunis, avec ses architectes et ses experts, qui ont les outils nécessaires pour mener à bien toute intervention dans un ksar quelconque.
Le tourisme comme débouché

Réaménagement des ghorfas de Ksar Hadada en chambres
Le tourisme de masse, pratiqué jusqu’à maintenant en Tunisie a atteint ses limites. Une nouvelle donne est entrain de s’imposer avec un tourisme plus écologique, plus durable, et plus personnalisé.

Un espace d’hébergement créé par un particulier, qui a restauré quelques « grottes » au ksar de Douiret
Le tourisme « ksourien » est enclavé géographiquement entre le tourisme oasien des régions du Djérid et de Douz d’un côté, et le tourisme balnéaire et côtier de Djerba et Zarzis. Il représente actuellement un tourisme de passage et de traversée où le visiteur passe au plus quelques heures pendant un arrêt de 4x4. Il n’y a pas encore suffisamment d’attractions susceptibles de maintenir le touriste qui vient contempler les ksour le temps d’une visite guidée.

Une « grotte » réaménagée en chambre au ksar de Douiret
Les quelques tentatives pour créer des espaces d’hébergement et d’animation touristique dans les ksour ne sont pas suffisamment encadrées par les architectes et spécialistes. Le résultat est une transformation chaotique à la guise de l’exploitant, et sans aucune assistance technique.

Les fils électriques apparents sillonnent la toiture de Ksar Hadada
S’il est vrai que ce tourisme « ksourien » offre des capacités d’hébergement plus modestes, il a l’avantage d’offrir au touriste un rapport plus personnalisé et moins aliénant que les grandes unités balnéaires.
Le tourisme ksourien ne sera pas de la sorte une réplique des « zones » touristiques produites ailleurs. Il pourra évoluer vers un tourisme sélectif et de charme.
Les bénéficiaires de ce tourisme ne seront pas les grands hôteliers, qui tendent à s’accaparer l’offre touristique du pays.

La population des ksour a entre les mains un patrimoine inégalé. Avec l’assistance technique, et dans un cadre de développement durable, elle pourra préserver cet héritage particulier pour les générations futures, sans le dénaturer.

Un développement durable impliquant la population locale
L’instauration d’un mécanisme intervenant avec des instruments juridiques, et des moyens techniques et humains, est susceptible de préserver et de valoriser cet héritage.
Bibliographie
Ben Ouezdou H., 2001 : Découvrir la Tunisie du Sud. De Matmata à Tataouine : ksour, jessour et troglodytes, Tunis
Louis, A., 1975 : Tunisie du sud, ksars et villages de crêtes. Paris : C.N.R.S.
Louis, A. , 1975 : "Douiret: Étrange Cité Berbère". Tunis, STD
Med Forum, 2000 : Tourisme soutenable en méditerranée : guide pour la gestion locale, Publication Eco Méditerrania.
Zaied A., 2006 : Le monde des ksour au sud tunisien, Tunis, Centre de publication universitaire.
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