MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
 


Mohsen BEN HADJ SALEM
Architecte
Assistant à l’Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis


Par son ampleur (924 millions de touristes en 2008) (1) et la diversité des secteurs qu’il touche, le tourisme intéresse logiquement un très grand nombre de chercheurs. Economistes, sociologues, géographes, anthropologues, etc., tous avec leurs approches scientifiques respectives étudient le tourisme. C’est donc avec notre démarche, une exploration incitative, qu’Archi-mag aborde cette question.

Si le tourisme est un phénomène mondial, il n’en reste pas moins que cette activité concerne des lieux (des territoires) précis aux caractéristiques particulières et qui peuvent faire l’objet de projets de développements contradictoires, les intérêts des uns ne rencontrant pas forcément les intérêts des autres. En outre, nous sommes de plus en plus nombreux à être touristes à un moment ou un autre, et nous sommes donc nombreux à avoir quelconque expérience dans ce domaine. Chacun a une façon de voyager et d’être touriste, chacun a donc une représentation de la mise en valeur touristique des lieux qu’il découvre en fonction de son âge, de son niveau social, de son milieu culturel et économique. A cela s’ajoutent différentes représentations construites ou subies du tourisme, nous y reviendrons.
Les carences dans l’analyse globale du phénomène touristique sont en effet encore importantes aujourd’hui, même si des études sectorielles sont réalisées et les spécialistes se querellent toujours pour savoir si l’étude du tourisme est une science (tourismologie) ou un carrefour de diverses sciences puisque la géographie, la sociologie, l’écologie, l’économie, et bien d’autres disciplines concernent ce phénomène.

Mais c'est quoi exactement le tourisme ?

Les références sont multiples, les définitions aussi. A nos yeux, la formulation la plus expressive est la suivante, tirée du Dictionnaire de la Géographie. "Tourisme : système d’acteurs, de pratiques et d’espaces qui participent de la « recréation » des individus par le déplacement et l’habiter temporaire hors des lieux du quotidien. Le tourisme n’est ni une activité ou une pratique, un acteur ou un espace ou une institution : c’est l’ensemble mis en système. Et ce système comprend : touristes, lieux, territoires et réseaux touristiques, marché, pratiques, lois, valeurs et jeu des autres institutions sociales. Les pratiques touristiques sont des inscriptions dans le hors-quotidien. Cette inscription dans le hors-quotidien qui fait du tourisme une activité de rupture, suscite l’émergence et le maintien d’espaces touristiques spécifiques. Le tourisme peut être conçu comme un système qui articule les pratiques touristiques aux espaces touristiques."

Les pratiques touristiques et leurs motivations sont extrêmement variées. On peut ainsi proposer plusieurs grilles de lecture et mode de classement : par types de tourisme, par espace touristique ou par lieu touristique.

-Tourisme: culturel, balnéaire, montagneux, vert, termes qui font écho aux catégories spatiales adoptées pour saisir les usages.

-Les espaces touristiques : sont des lieux stricto sensu, c’est-à-dire des espaces dans lesquels la distance n’est pas pertinente (la seule distance qui importe est celle qui conditionne leur accessibilité à partir des espaces de résidence des touristes. Ces lieux s’emblématisent plus encore que les autres dans des paysages, crées pour et par le tourisme qui en est un gros consommateur.

-Les lieux touristiques : peuvent s’agréger et constituer des territoires continus.
Certaines pratiques touristiques (voyages organisés) agencent leurs espaces sous la forme d’un réseau, dont les nœuds sont, en général, des lieux touristiques et dont les lignes d’itinéraires sont bordées par des paysages.

Un phénomène plus récent concerne l’évolution d’espaces a priori non-touristiques par la récupération touristique des lieux existants : une requalification spatiale, sociale et fonctionnelle par des projets touristiques y est escomptée, notamment dans d’anciens sites industriels.

Dans une société encore gouvernée par l’organisation du travail, le tourisme, activité spécifique du hors-travail, et, plus encore, le touriste, sont fréquemment mal considérés, principalement par les élites : la touristophobie reste l’attitude sociale la plus conformiste jusque dans le domaine scientifique. C’est alors le « tourisme de masse » qui est dénoncé, notamment en recourant désormais autant à l’argument écologique (le tourisme dévoreur de paysages) qu’à l’argument culturel (le touriste comme idiot du voyage). Mais que signifie donc Masse? C'est une quantité de matière ou d’individus. La masse : le vulgaire, ce qui s’oppose à l’élite ; terme péjoratif, désignant un ensemble permanent et vague, non dénombrable, ni organique ni organisé, à la différence de population ou foule (2).

Au-delà de l’intérêt du phénomène en tant que tel, l'exploration des "pseudo définitions " du tourisme permet de mettre en exergue deux points fondamentaux. D’abord, l’importance de la question de la construction du regard d’une société sur des paysages, qui doit être abordée en ne négligeant plus la capacité des générations qui se succèdent à évaluer différemment la valeur des lieux. Ensuite, plutôt que mettre l’accent sur l’attraction des lieux, comme dans les analyses classiques, il convient de considérer le problème de la fréquentation sous l’angle du choix effectué par les touristes, et non le choix imposé du voyagiste.

Le tourisme : un produit à négocier

Aussi bien, loin d’être la simple juxtaposition de biens et de services divers, le produit touristique doit-il être conçu, organisé ou, pourrait-on dire, fabriqué. Deux exemples de produits touristiques illustrent bien cette nécessité. D’une part, le lieu d'accueil (hôtel, port de plaisance, etc.) qui répond à une motivation touristique dominante, fondée sur la mise en valeur d’une ressource historique par des équipements et une animation qui constituent la clef de voûte de l’organisation locale du tourisme ; d’autre part, le voyage à forfait qui se définit comme un voyage touristique organisé à l’avance dans tous ses détails (transport, hébergement, visites guidées, etc.). Le voyage peut donc être organisé avant que la demande n’en soit formulée, ce qui prouve bien l’existence de produits touristiques. A titre d'exemple, un produit touristique axé sur la culture se doit de répondre à des demandes à la fois généralistes, éclatées, mais aussi précises quant à leur coût et à leur qualité. Là réside toute la difficulté du tourisme culturel.

Un produit touristique est composé d’un certain nombre de biens et de prestations de services rassemblés autour d’un thème mobilisateur car il n’y a pas de tourisme sans thème, c’est-à-dire sans une motivation qui va pousser un ou plusieurs individus à se déplacer.

Comment sommes nous devenus touristes ?

La campagne ? “ Oui bien sûr, pour surveiller les récoltes.Pour le reste, quel ennui... ”
La mer ? “ trop d’eau. De quoi se noyer. ”
La montagne ? “ quelle horreur, quel vertige, tous ces précipices... ”
La marche à pied ? “ Non merci, pas comme les vagabonds ! ”

Il y a deux siècles, c’est en ces termes que les gens bien nés jugeaient la nature. Car
il ne faut pas se tromper, par rapport à l'historiographie occidentale, le tourisme est une invention moderne. Certes, d’Ulysse à Christophe Colomb, on a toujours sillonné la planète. Mythiques, scientifiques, commerciaux ou pèlerinage, ce ne sont pas les voyages qui manquent. "Nous ne sommes pas devenus touristes naturellement", souligne l’historienne Catherine Bertho Lavenir (3). "Ce fut un apprentissage insensible, éminemment social. Au fond, pourquoi partons-nous ? Parce que tout le monde s’en va, parce que les autres partent, parce que c’est la mode".

Ce sont les Anglais qui ont donné le ton au XVIIIe siècle. Pour parfaire l’éducation de leurs rejetons. Les lords les envoient se frotter en Italie aux chefs-d’oeuvre de la Renaissance. C’est ce que l’on appelle le “ Grand Tour ”. Ils ont également inventé la saison thermale. Pourtant, la démocratisation du tourisme est déjà sur les rails. C’est en effet la roue - d’abord du chemin de fer, puis de la bicyclette et de l’automobile- qui va changer la donne en permettant à monsieur Tout-le-Monde de découvrir cette terre inconnue qui s’appelle la campagne ou la mer.

L’automobile pousse à la roue et accentue de façon irréversible le phénomène. Pour l’automobile, on aménage les routes, les panneaux indicateurs, et les bornes commencent à faire leur apparition. 1950, grande date : le Club Méditerranée ouvre à Majorque son premier village de vacances. C’est le début du sea sex and sun et de la société de consommation des loisirs. Il s’agissait à l’époque d’un potentiel où le triptyque « mer, plage et soleil » était qualifié de gisement touristique inépuisable.

Durant les années 70, le tourisme se mondialise grâce à la mise en service des gros porteurs (Comme le Boeing 747) et l’irrésistible décollage des charters.
Les chiffres sont impressionnants : en cinquante ans, le nombre de touristes a été multiplié par 25. Ils étaient 25 millions en 1950, près de 300 millions en 1980 et plus de 600 millions en 1998. Et, selon l’Organisation mondiale, ils seront 1 milliard dans dix ans. L’industrie mondiale du tourisme pèse plus que le pétrole ou l’automobile ; elle emploierait 200 millions de personnes. Un boom qui s’explique notamment par la spectaculaire baisse des tarifs des long-courriers depuis une quinzaine d’années.

Quels effets du Tourisme et sur quoi ?

Revenons sur l’importance des représentations dans la perception des effets du tourisme sur un territoire. "Certains voient dans le tourisme un moyen efficace de développement, c’est alors l’énumération des chiffres, x millions de touristes, premier secteur d’activité économique, des centaines de milliers d’emplois. D’autres en revanche insistent sur les effets négatifs : un développement qui ne se fait qu’au profit de quelques uns au détriment de la majorité de la population dont le mode de vie et le milieu de vie peuvent se trouver déstabilisés par cette intrusion brutale que représentent les touristes" (4). On dénonce alors l’acculturation et l’asservissement dont les populations locales sont jugées victimes et l’augmentation des prix que les achats des touristes entraînent inéluctablement. Aussi, on juge le tourisme comme étant responsable de la destruction de l’authenticité des modes de vie ou, pire, contraignant des populations à singer un mode de vie archaïque, à se déguiser en gentils sauvages ou nomades pour faire plaisir aux touristes infantilisés descendus du nème autocar de la journée. Ces lieux ne sont pas devenus par hasard des lieux touristiques, ils ont été jugés comme devant être représentatifs de la nation. Certains lieux touristiques (Médinas, sites archéologiques,villes côtières, villes saharienens), contribuent donc à construire une représentation de l’identité nationale.

Le tourisme apparaît indéniablement comme une source d'enrichissement et de
croissance. Mais néanmoins, dans la perspective du développement, il serait prématuré de le considérer comme une panacée. L'expérience montre en effet qu'il s'agit d'une industrie complexe, source de bénéfices mais aussi de préjudices à l'encontre des communautés les plus pauvres envers lesquelles le tourisme véhicule souvent un message de ressentiment et de frustration, voire d'atteinte aux valeurs et de déstructuration morale et éthique. "Le tourisme est devenu une composante essentielle des stratégies de développement. Dans la majorité des pays qui semblent disposer d'une réelle attractivité et d'avantages comparatifs, des ressources considérables ont été affectées à la promotion touristique dans le but de capter des flux croissants de devises et de voyageurs. Cependant, les conséquences réelles du phénomène touristique suscitent débats et controverses." (5). Le développement du tourisme international de masse n'est-il pas de nature à compromettre à terme l'avenir même du secteur touristique par une surexploitation des ressources naturelles qui l'ont motivé ?


Dans l'échelle de préférence du consommateur qui classe ses biens, la qualité d'un lieu touristique diminue quand augmente, au delà d'une certaine limite, la fréquentation et l'exploitation de la ressource naturelle. Comme l'écrit Tisdell (1991), « toute chose égale par ailleurs, la volonté de payer pour visiter diminue quand le nombre de visiteurs augmente » (6). Ainsi, l'affluence peut avoir une signification réversible dans le cas d'un tourisme saisonnier. Néanmoins, la signification peut être irréversible quand l'environnement est détruit (exemple des constructions à finalité touristique qui défigurent le paysage).

De toute évidence, un développement touristique intense comporte le risque d'imposer aux écosystèmes des fardeaux insupportables, avec comme conséquence ultérieure, une destruction irréversible de la ressource. En définitive, il est nécessaire de définir le niveau de « durabilité » d'une spécialisation touristique dans le cadre d'un petit pays comme la Tunisie qui s'efforce de maximiser les dépenses des touristes internationaux.

Comme l'ont démontré plusieurs auteurs (7), le caractère fortement saisonnier des périodes de vacances peut représenter une cause fréquente de choix incompatible avec un développement durable (De Haan, 1995). Ainsi, s'expliquerait la tendance fréquemment observée dans plusieurs pays méditerranéens à une exploitation excessive des ressources naturelles du fait même de la brièveté des saisons touristiques (Italie, Espagne, Tunisie...). Il va de soi que ce phénomène saisonnier interfère d'une manière moins grave dans les pays tropicaux où les saisons sont moins
marquées. En outre, il convient d'ajouter à ces différentes analyses des considérations
particulières sur le « cycle de vie des produits touristiques » (Butler, 1980). Dans le concept de « localisation touristique » de Butler, les opérateurs qui ont réussi à promouvoir une destination procèdent souvent à des évaluations excessivement optimistes des dépenses touristiques futures, en recourant à de simples projections linéaires des tendances passées. Dans la réalité, au fil du temps, les produits comme les destinations touristiques perdent souvent de leur capacité d'attraction, avec une demande qui semble souvent se conformer à la trajectoire d?un cycle de vie des produits.

Resterons nous toujours touristes ?

Longtemps qualifié de néocolonialisme, le tourisme a fini par vaincre ses détracteurs au point que ses adversaires d’hier sont aujourd’hui, ses meilleurs défenseurs. Porte drapeau du capitalisme du temps de la guerre froide, le tourisme se comporte aujourd’hui en « bon élève de la consommation et de la mondialisation ».

On n’a jamais autant voyagé ni été aussi loin. Mais, à force de faire à la chaîne l'amphithéâtre d'El Jem, les plages de Sousse et les Palmeraies de Tozeur, les touristes reviennent ou jurent de ne plus y mettre les pieds. La mode est aux îles désertes ou aux montagnes inaccessibles! Qui sait ? demain, comme les patriciens romains, nous partirons peut être pour ne plus bouger.

(1) Source : Organisation mondiale du tourisme.
(2) Roger Brunet, Les mots de la géographie, dictionnaire critique, Roger Brunet, Paris, La documentation française, Reclus, p. 321.
(3) Catherine Bertho Lavenir, La roue et le stylo. Comment nous sommes devenus touristes, Paris : Odile Jacob, 1999.
(4) Giblin Béatrice, Le tourisme : un théâtre géopolitique ?, in Hérodote, Géopolitique du tourisme, n°127, 4e trimestre 2007, p.4.
(5) VU MANH CHIEN, Tourisme, croissance et intégration dans l'économie mondiale. Les apports du concept de développement durable, Thèse Sciences Economiques, Université du sud, Toulon-Var, Novembre 2007, p.139.
(6) Tisdell C.A. , The economics of environmental conservation, Amsterdam: Elsevier, 1991.
(7) De Haan T.Z., "New trends in leisure and tourism affecting the tourist industry and destination areas", in Coccossis H.e Nijkamp P., eds, Sustainable tourism development, Aldershot: Avebury, 1995.
Butler R. W, "The concept of a tourist area cycle of evolution: Implications for management of resources", Canadian Geographer, Vol. 24, No 1, 1980, pp. 5-12.

Bibliographie :

Bayle D., Humeau M-S.,Valoriser le patrimoine de sa commune par le tourisme culturel, Le Moniteur, 1992, 197p.

Butler R. W, "The concept of a tourist area cycle of evolution: Implications for
management of resources
", Canadian Geographer, Vol. 24, No 1, 1980, pp. 5-12.

Brunet R., Les mots de la géographie, dictionnaire critique, La documentation française, Reclus, 2005, 518 p.

De Haan T.Z., "New trends in leisure and tourism affecting the tourist industry and destination areas", in Coccossis H.e Nijkamp P., eds, Sustainable tourism development, Aldershot: Avebury, 1995

Deprest F., Enquête sur le tourisme de masse. L’écologie face au territoire, Paris, Belin, 1997, 207 p.

Dewailly J M., Tourisme et géographie. Entre pérégrinité et chaos ?, Paris, Harmattan, coll. «Tourismes et sociétés », 2006, 221 p.

Giblin B., Le tourisme : un théâtre géopolitique ?, in Hérodote, Géopolitique du tourisme, n°127, 4e trimestre 2007, , pp3-14.

Lussault M., Dictionnaire de la géographie de l'espace et des sociétés, Paris, Belin, 2003, 1033p.

Py P., Le tourisme : un phénomène économique, Paris, La documentation Française, 2007, 182 p.

Tisdell C.A. , The economics of environmental conservation, Amsterdam:Elsevier, 1991.

Vu Manh C., Tourisme, croissance et intégration dans l'économie mondiale. Les apports du concept de développement durable, Thèse Sciences Economiques, Université du sud, Toulon-Var, Novembre 2007, 322 p.


 

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