MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
 


Mohsen BEN HADJ SALEM
Architecte
Assistant à l’Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis

Projet touristique, Projet moral

Le projet touristique (au sens institutionnel) porté par différents acteurs politiques et professionnels du tourisme, économistes, promoteurs, architectes, est une notion féconde en ce qu’elle caractérise une ou un ensemble d’intentions et un programme d’actions en vue de réaliser un ou des objectif(s). Le projet est sensé être une démarche planifiée, une anticipation pour agir, permettant concrètement une prise de recul face à une situation donnée, une mise à distance pour mieux la saisir afin d’éviter qu’elle ne s’impose à nous d’une manière coercitive. Néanmoins, la notion du projet (architectural dans ce cas), possède une connotation fluctuante (à la différence du but et de l’objectif) dans laquelle peuvent émerger certaines incohérences entre les sphères respectives du dire et du faire.

Le tourisme tend classiquement à privilégier les paysages de qualité, voire spectaculaires. Ainsi, les sites naturels constituent des attractions touristiques. Les paysages considérés comme les plus attractifs sont à la fois des paysages évoquant une certaine violence des éléments naturels (falaises, montagnes, aiguilles rocheuses de Tabarka, etc.), et ceux qui évoquent au contraire la sérénité (baies, plages, lacs). Les sites qui offrent les paysages les plus appréciés, et la subjectivité des jugements y tient une grande place, mais aussi ceux qui favorisent la pratique des activités associées à ce milieu (voile, baignade), sont les plus attractifs. Il y a donc un risque de concentration des activités touristiques dans les sites qui présentent à la fois ces deux qualités. Or, l’aménagement n’est-il pas « l’action volontaire qui vise à disposer avec ordre, dans l’espace et dans le temps, les habitants, les activités, les constructions, les équipements et les moyens de communication de façon que les relations entre les hommes s’établissent de la façon la plus commode, la plus économique et la plus harmonieuse »

Pour toute opération d’aménagement (urbain, paysager, et dans ce cas touristique), il revient d’équilibrer trois objectifs : le développement de la branche touristique, les emplois qu’elle crée ; la protection d’espaces fragiles dont certains doivent éviter la sur-fréquentation et le souci d’éviter des formules élitistes qui joueraient en faveur des plus aisés et au détriment des plus défavorisés. L’objet de l’aménagement touristique est donc d’essayer de résoudre ces contradictions.

Le littoral représente le cas typique où les objectifs de la préservation entrent en conflit avec ceux du développement économique et touristique. Plusieurs villes côtières tunisiennes se trouvent face à ce dilemme, étant donné que le tourisme est devenu la clé du dynamisme économique, notamment dans les villes où le tourisme, comme activité, peine à prendre place dans l’économie locale, comme pour la ville de Bizerte. .

Réhabiliter le port de plaisance de Bizerte : contexte et enjeux

Au nord de la Tunisie, la ville de Bizerte se prépare à voir son actuel port de plaisance réhabilité (2009-2011). Avant de mettre les projecteurs sur ce qui, à nos yeux, revalorise la ville mais en même temps renferme quelques inadéquations avec d’une part, le discours institutionnel, et la réalité ethno-sociale d’autre part, présentons brièvement Bizerte.


Promenade débouchant sur l’actuel port de plaisance : liberté du regard et ouverture sur la mer

Ville portuaire de la Tunisie septentrionale (150000 hab en 2004,), Bizerte (ou Banzart) doit son importance à sa remarquable position sur le détroit de Sicile. Avec le protectorat français, Bizerte devient un important port de guerre de la Méditerranée. Mais cette primauté de la fonction militaire et la proximité de Tunis entravent les autres activités portuaires, ce qui provoque une grande crise après le départ de la marine française. Chef-lieu du gouvernorat de Banzart, Bizerte redevient un petit port de pêche et le modeste marché d'une région agricole limitée. Avec 14 délégations de 538900 habitants au recensement de 2008, le gouvernorat de Bizerte présente des aspects très divers selon que l’on se trouve sur le front de mer ou à l’intérieur des terres.


Pontons délabrés et anarchie des bateaux et des voiliers du port de plaisance actuel

Mis à part huit établissements touristiques (clubs de vacances et hôtels), l’essentiel du séjour touristique se fait sous forme d’occupation de maisons ou d’appartements pendant l’été, essentiellement dans le quartiers proches de la plage. Le parc résidentiel touristique est localisé le long du front de mer.


Cohabitation des « petits » pêcheurs et des « grands » navigateurs

Même si la région de Bizerte ne dispose que d’une faible capacité d’hébergement, sa vocation touristique est bien affirmée.

D’après le plan régional de développement (2006-2011), L’écotourisme a été retenu aussi bien comme un axe de valorisation du patrimoine naturel, paysager et culturel de la région que comme un axe de développement durable du tourisme. Cette option répond à une demande grandissante des visiteurs pour les espaces naturels tant terrestres que maritimes et constitue une opportunité économique pour les populations de la région. Parmi les actions et les programmes proposés :

-Développer l’écotourisme en cohérence avec le plan de gestion du littoral et en impliquant les communautés locales aux différents stades de planification, de développement et d’exploitation de l’écotourisme
- Mettre en place un plan de marketing des nouveaux produits touristiques : tourisme de parcours et de randonnée, écotourisme marin, etc.
- Promouvoir la protection et la valorisation du patrimoine naturel et culturel à travers l’écotourisme (vieux port, Ghar el Melh, Utique)
- Inventorier et identifier des potentialités ecotouristiques
- Développer le cadre réglementaire et incitatif des services : camping, gîtes ruraux, circuits pédestres, équestres, marins.


Plan général du port réhabilité et transformé, Source : www.marinabizerte.com

On pourrait dire que, d’après les discours, Bizerte se tourne radicalement vers un tourisme écologique, durable, et respectueux de l’environnement. Paradoxalement à ces orientations, un investissement privé apparaît pour mettre en œuvre un projet de réhabilitation, transformation et extension du port de plaisance existant. La médina arabomusulmane qui jouxte ce port se trouve intégrée dans ce projet. D’après l’annonce de l’investisseur-aménageur, il s’agira d’une « réhabilitation de l’actuelle médina et un nouveau développement pour megayachts. Marina Bizerte offre : une concession de 50 ans avec plus de 900 anneaux, yachts et superyachts jusqu’à 150 mètres. Des services haut de gamme : toutes les commodités pour les équipages : clubs, restaurants, bars, boutiques et carburant hors taxe. Des résidences de très haut standing : appartements de 80m2 jusqu’au penthouse de 600m2, tous services (conciergerie, maintenance, fitness, piscine, garderie). Une multitude de commerces, boutiques et restaurants, s’implanteront le long de sa promenade offrant une vue imprenable sur le port. Les loisirs ne manqueront pas : restaurants, cafés typiques, piano bars, night clubs, galeries d’arts, salon nautique, etc. »


Vue du port après transformations du port existant, Source : www.marinabizerte.com

Le contenu et la diversité du programme fonctionnel de ce projet montre une réelle volonté de souffler un air de loisir dans la ville, de promouvoir une ambiance oscillant entre commerce, détente, et activités nautiques.

Or, l’on est en droit de s’interroger sur l’adéquation de cette forme de tourisme qui découle de ce projet architectual, avec ce que le contexte et le in-situ permettent d’instaurer.


Une résidence de haut standing donnant sur le port, Source : www.marinabizerte.com

Les conflits d’usage de l’espace ne doivent pas être occultés de la perception que l’on pourrait avoir de ce projet. En effet, l’espace dédié, occupé ou fréquenté par les touristes n’est pas utilisable par d’autres activités, au moins hors saison touristique. Du point de vue de ces activités, certaines ne peuvent s’exercer que dans des types d’espace naturellement convoités par les activités nautiques. Les conflits d’usage peuvent alors prendre une dimension particulière. Ces conflits peuvent être discrets, par exemple, entre les plaisanciers et les pêcheurs pour la fréquentation de la mer.


Modèle d’un aménagement intérieur, Source : www.marinabizerte.com

Aussi, des recherches ont montré que pour les ports de plaisance en Tunisie, le bilan de l’activité de plaisance révèle que les ports sont totalement déconnectés des équipements hôteliers qui ont été crées dans les marinas, du moins en ce qui concerne leur fréquentation par les plaisanciers. Ces derniers ne sont pas intéressés par la résidence dans les hôtels, leurs bateaux leur offrent, en général, tout le confort désiré. La marina ne les intéresse que comme escale ou comme port d’hivernage.


Une résidence de haut standing donnant sur le port, Source : www.marinabizerte.com

L’activité touristique devient alors l’élément moteur de la ségrégation socio-spatiale. Il parait alors plus judicieux de s’engager dans un tourisme moins conventionnel, moins tourné vers les seuls « hauts-lieux » balisés et fortement signalés : complexes hôteliers et annexes de loisirs « folklorisés ». L’idée est de mettre en avant un processus touristique et un projet caractérisé par une plus large ouverture sur la ville, le souci de la rencontre de l’autre, la recherche de la singularité dans le détail ethno-urbain, bref dans un ensemble de situations de tout-un-chacun de tous les jours. L’idée est que les activités seront diluées sur le tout le territoire de la ville, et le projet architectural se plie à cette démarche. Cette ambition n’est pas contradictoire avec la volonté de dynamiser le tourisme à Bizerte, l’équilibre est à trouver dans le profil du visiteur.


Une résidence de haut standing donnant sur le port, Source : www.marinabizerte.com

Cibler le visiteur ordinaire : une clé du développement touristique local

Les visiteurs dont Bizerte tirerait plus de profit, seraient dans le profil du globe-trotter, captif du quotidien, géographiquement mobile et non pollueur. La ville d’accueil est susceptible de leur offrir une expérience à vivre, dans un contact et une confrontation avec une réalité jugée singulière, puisque rattachée à une autre culture, à un autre pays que le leurs, perçue et appréciée individuellement, à l’écart des lieux touristiques classiques. Au moins observer, s’imbiber de la ville en marchant par exemple dans des quartiers dénués de symboles touristiques forts, s’y inscrire si possible.


Une résidence de haut standing donnant sur le port, Source : www.marinabizerte.com

Cette louable volonté de confrontation avec le quotidien se formule en des termes soulignant l’importance de s’imprégner d’une ambiance, d’une atmosphère pour en saisir les « veines ». N’est ce pas aussi l’un des objectifs du tourisme durable de rapprocher les individus.

Bizerte, la ville cachée, apparaît dénuée de monumentalité (aux sens pittoresque et patrimonial), où l’aspect ordinaire ne serait pas signalé, inconnu au préalable, car restant à l’appréciation individuelle. Le potentiel des situations sociales inscrites dans un cadre architectural propre produit un rapport affectif, rendu possible par l’aspect banal et imprévu. Or, ce rapport parait difficile à entretenir dans la mesure où la volonté de confronter des formes de pratiques touristiques « ritualisées » avec d’autres plus expérimentales (que nous défendons ici), se trouve nuancée par le facteur de la rentabilité economique. Derrière l’apparente contradiction de ces deux formes de touristes, se révèle une cohérence entre la visite des édifices et monuments emblématiques et la recherche sélective dans l’observation des scènes urbaines que procure la déambulation (bien que les programmes d’actions institutionnalisées profitent au premier).


Une résidence de haut standing donnant sur le port, Source : www.marinabizerte.com

En effet, les paysages et les activités offerts au touriste ordinaire restent véhiculés essentiellement par l’image qui transforme les conditions dans lesquelles s’exerce le regard touristique. Le touriste part avec des images, celle de la publicité, de la télévision, des agences de voyage, et sa spécificité

serait de fabriquer lui-même ses images, en filmant et photographiant d’autres lieux. Prenant acte des justifications à fournir lors de son retour concernant des images connues de tous, le touriste « hors circuit classique » se distingue par son souci de capter une authenticité diffuse. Gustave Flaubert disait bien « pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps ».

Le projet touristique durable à Bizerte : l’environnement et l’échelle humaine avant l’architecture

Sous sa forme la plus négative, le tourisme accumule toutes les capacités de destructions et d’atteintes à la nature : transport, construction, pollutions, etc. Le droit de l’environnement a alors vocation à appréhender le tourisme afin d’assurer la protection de l’environnement. Cette dernière répond d’abord à un intérêt strictement personnel et égoïste, celui du touriste de pouvoir bénéficier d’un lieu d’accueil de qualité, préservé des tourments de l’industrialisation, du stress moderne et de la compétitivité.


Les nouveaux quais de la marina, Source : www.marinabizerte.com

En conséquence, le projet architectural relatif au tourisme durable s’inscrit aussi dans une conception plus globale de conscience environnementale ou de démarche éthique. Le touriste doit percevoir dans l’architecture réalisée dans la perspective d’un tourisme durable qu’il n’est pas seulement « un visiteur de passage ». En théorie, les instruments du droit de l’environnement sont parmi les plus complets. Néanmoins, conçus initialement pour encadrer des activités humaines, agriculture, industrie, urbanisation, ils peinent à intervenir dans le domaine du tourisme, caractérisé par des fluctuations spatiales et temporelles. Et force est de constater l’inadéquation des règles et instruments existants, ainsi que les difficultés pour les appliquer. Or, l’intégration des politiques publiques de protection de l’environnement dans le tourisme représente une réelle possibilité de participation à la problématique du développement durable, par l’extension au « tourisme durable ».


Accès vers la marina à partir de la corniche, Source : www.marinabizerte.com

Compte tenu de l’émergence du tourisme durable, et la prise de conscience encore embryonnaire de ce concept en Tunisie, les acteurs du tourisme ont désormais un intérêt tout particulier à prendre en compte le patrimoine naturel et les conditiosn socio-économiques des populations d’accueil, pour asseoir leurs activités. Il convient de s’aligner à la conscience et aux sensibilités de nos visiteurs qui ne cessent d’être martelés dans leurs pays (occidentaux dans une large majorité) par la problématique de l’environnement et du respect de la nature, deux positions qui prennent de plus en plus de place dans tous les aspects de la vie occidentale, y compris le choix d’une destination pour une semaine de vacances.

La majorité des acteurs concernés (décideurs, architectes, urbanistes, investisseurs) ne résonnent qu’en terme de « mise en tourisme » et semblent subordonner les conditions sociales et les spécificités locales (architecturales et surtout socio-urbaines) des villes à leur vocation touristique au lieu d’adopter inverse.

Bibliographie :

« Pour un Développement Durable », Le Programme Régional de l’Environnement, Gouvernorat de Bizerte : Actions proposées pour la préparation du 11e Plan Régional de Développement, 2006-2011, relatives à la Stratégie Régionale de l’Environnement, élaborée à l’atelier régional de planification du 2 au 5 mars 2004, validée par le Conseil Régional de Développement le 29 juillet 2004.

BOUIN, F., « Tourisme, droit et environnement », in Les trésors de la mer, Le journal du CNRS, n°186-187, juillet-août 2005, p. 16

LAMINE, R., « Deux ports de plaisance sahéliens : Port El Kantaoui et Cap Monastir », in La méditerrannée : l’homme et la mer, actes du séminaire du 4-5 décembre 1999, Villes ports en Tunisie, cas du sahel, Cahiers du Ceres, n°22, 2001, pp. 357-375.

MERLIN, P., Tourisme et aménagement touristique : des objectifs inconciliables ?, Notes et études documentaires, n°5133-34, 2001,
Paris, La documentation française, 216 p.

MERLIN, P., « Introduction », in Merlin Pierre, Choay Françoise et al, Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, PUF, Paris, 3ed, 2000, 926 p.

VIARD, J., Penser les vacances, Arles, Actes Sud, 1984.

www.marinabizerte.com

 

 

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