La mixité des sexes au regard du phénomène « salon de thé »
Par Mohsen BEN HADJ SALEM
Architecte
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En Tunisie, et dans le monde arabo-musulman, le café est, de tout temps, un monde d’hommes. De même, les traits masculins ne sont pas absents du premier café occidental. Le café est resté longtemps en Europe quasiment réservé aux hommes. Avec l’apparition du salon de thé dans les villes tunisiennes, un espace temporel libéré, les modes de sociabilités se trouvent remodelés par l’investissement du genre féminin.
Aujourd’hui, un monopole masculin multiséculaire est brisé. Il convient alors, dans le thème abordé dans ce numéro, de signaler ce que le phénomène salon de thé nous renseigne sur les relations entre espace et genre. L’idée est de déclencher des pistes de réflexion sur la mixité sociale enclenchée, la mise en scène produite, et le mode d’appropriation de l’espace résultant. |
Le public fréquentant les salons de thé est très hétérogène. On peut y voir des jeunes, des personnes âgées, des familles, la distinction s’opère au niveau du temps de séjour. La compagnie féminine caractérise les salons de thé, les couples aiment s’y rendre, d’une manière répétitive. On compte également des cercles de femmes sans hommes qui aiment fréquenter ce lieu « sélect ». Une présence féminine est souhaitée par le public masculin aspirant à fréquenter librement des jeunes femmes d’un même niveau. Pour reprendre les propos de Jade Tabet, « la mixité revendiquée par les usagers apparaît ainsi toute relative, puisqu’elle repose sur ce que l’on pourrait appeler un esprit de club, fondé sur l’exclusion tacite de ceux qui ne présentent pas les propriétés désirées pour pouvoir y appartenir » (1) . Même si les barrières entre hommes et femmes sont moins rigides. Le degré de mixité est relatif. Certes, hommes et femmes sont co-présents dans un même espace, où à priori, ils ont les mêmes droits, mais les manières d’être « ensemble » peuvent être qualifiés, d’un dialogue distancié et incessant. En effet, on s’observe, on se tolère, mais sans pour autant déclencher un lien social. Le salon de thé participe donc au processus d’identification sociale des clients qui y franchissent la porte. La perception du cadre architectural, ou plus précisément du cadre décoré, est alors complètement évacuée au profit d’une nouvelle hiérarchisation sociale, inexistante dans d’autres lieux publics (2) . Le confort offert par l’aménagement de l’espace autorise l’accès du genre féminin, et donc d’une mixité conditionné par un aménagement, une intimité. L’idée est que ces producteurs ont intégré les attentes, les idéologies, les fantasmes de la clientèle ciblée qui sont ceux de la richesse, du loisir de convivialité et de l’hédonisme (3).
Ces lieux permettent un estompage des normes ordinaires présentes dans les cafés populaires classiques, celles qui séparent hommes et femmes. La promiscuité des corps, les chuchotements, les comportements relevant de la sphère privative, constitue une évolution notable dans le mode d’appropriation d’un lieu attractif par son ambiance mais parfois répulsif par ses tarifs. « Même si la fréquentation de ces espaces est soumise à des codes et limitations sociales qui en diminuent objectivement le caractère « public », leur apparition, et leur multiplication dans la ville d’aujourd’hui sont des faits remarquables et jouent incontestablement un rôle dans la construction des urbanités maghrébines, rôle qui reste toutefois insuffisamment étudié » (4). Ces constats pourraient alors être le moteur d’une réflexion sur la modernité vécue et exprimée à travers les pratiques d’un salon de thé. Ici, la modernité touche directement le mode de vie et de sociabilité, même si « dans ses pratiques et ses discours, l’individu peut ainsi activer simultanément des systèmes de valeurs et de références antagonistes, mêlant et combinant le traditionnel, plus ou moins conservateur, et la plus grande modernité. » (5) . Il convient aussi, sans pour autant clore définitivement cette parenthèse sur la mixité dans les salons de thé, de s’interroger sur un autre impact aussi important que celui traité dans ce court texte à propos des côtoiements et la proximité spatiale, il s’agit de l’exclusion et la distance sociale générée par un espace qu’on peut qualifier de filtre social.
(1) TABET, J., « Lieux publics et reconstruction », Les Cahiers du CERMOC, numéro 23, « Reconstruction et réconciliation au Liban », sous la direction de E. Huybrechts, D. Chawqi, 1999, p. 145
(2) Les salons de thé peuvent faire partie des ensembles hôteliers. Cette catégorie d’espaces n’a pas été abordée dans notre réflexion, bien qu’elle soit intéressante pour connaître le statut de l’imaginaire touristique sur le vécu de tels lieux.
(3) BARTHEL, P-A., SMIDA, N., Nouveaux lieux communs et modernité urbaine dans l’espace résidentiel Nord de Tunis (El Menzah, El Manar, les Berges du Lac), C o r r e s p o n d a n c e s n ° 6 9 , 2 0 0 2, p 12
(4) NAVEZ-BOUCHANINE, F., « Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb », in F. Navez-Bouchanine (sd), La fragmentation en question : des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation spatiale ? Paris, Harmattan, 2002, pp.153-193
(5) BARTHEL-SMIDA, op cit, p 16
Bibliographie :
BARTHEL, P-A., SMIDA, N., Nouveaux lieux communs et modernité urbaine dans l’espace résidentiel Nord de Tunis (El Menzah, El Manar, les Berges du Lac), C o r r e s p o n d a n c e s n ° 6 9 , 2 0 0 2, pp. 11-17
NAVEZ-BOUCHANINE, F., « Fragmentation spatiale et urbanité au Maghreb », in F. Navez-Bouchanine (sd), La fragmentation en question : des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation spatiale ? Paris, Harmattan, 2002, pp. 153-193
TABET, J., « Lieux publics et reconstruction », Les Cahiers du CERMOC, numéro 23, « Reconstruction et réconciliation au Liban », sous la direction de E. Huybrechts,
et de D. Chawqi, 1999, pp.141-147
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