Genèse d’un salon de thé à l’identité « locale »
Par Mohsen BEN HADJ SALEM
Architecte
Comme chacun peut le constater en Tunisie, dans les zones urbaines comme les zones rurales, la localisation des espaces « café » obéit au principe coutumier, plus ou moins respecté, de la séparation entre espace public et espace privé ou résidentiel.
De même, on assiste depuis quelques années dans les villes tunisiennes, à la prolifération des espaces dits « Salon de thé ». Sans age, sans référence, sans support, le salon de thé est aussi sans concept et sans histoire. Seule la banalité du fait nous empêche de le voir.
Ce compte rendu s’attache à cerner les grandes lignes d’un processus de conception d’un salon de thé, situé dans la ville de Bizerte au nord de la Tunisie, initié par un architecte et finalisé par un décorateur. En fait, ce n’est pas vraiment « dans » la ville de Bizerte que cet espace est implanté. Plus exactement « Les Dauphins » est implanté dans un terrain enclavé à l’intersection d’une zone résidentielle et d’une zone résidentielle à quelques kilomètres du centre ville administratif. Comment « Les Dauphins » est-il apparu dans le paysage bizertin ? Quel en est le processus ?
L’architecte : Noomen KOUKI / Décorateur-scénographe : Rafik GRECH
De l’architecte au décorateur
L’espace « Les Dauphins », un volume parallélépipédique, est initialement conçu par un architecte. Ce dernier a projeté un espace dont les modalités d’usage sont relatives à un « café ». En effet, il est difficile de ressortir du plan de l’architecte ce qui rend cet espace un salon de thé à part entière. Certes, il a procédé à un compartimentage du local en prévision du caractère intimiste associé à l’espace final envisagé. L’architecte a donc posé la masse générale pouvant accueillir le programme d’un café, un lieu passe-temps où on consomme. Le décorateur se chargera de l’habiller et lui donner un caractère particulier.
L’intervention du décorateur a orienté l’espace brut de l’architecte vers un espace où peut s’inscrire le vécu d’un salon de thé. Or, comment le concepteur a-t-il défini, puis formalisé le « vécu » d’un salon de thé ?
En fonction de l’occupation (régime plein/vide), du profil des occupants, des différentes temporalités d’usage (matin, soir, etc.), le décorateur a procédé à l’ajustement des surfaces attribuées à chaque sous-espace. Dans le même esprit, c’est-à-dire, différencier et attribuer des qualités propres à chaque sous-espace, le décorateur a œuvré pour plus d’ouverture et de transparence, afin de rendre l’intérieur plus élastique. L’échelle de la perception est ici le premier déterminant dans l’espace imaginé par le concepteur. Ouvertures, surfaces cohérentes avec le mode d’occupation d’un salon de thé, ont été les deux actions entreprises par le décorateur pour ajuster la conception de l’architecte.
Or, le commanditaire du projet, par la limite budgétaire qu’il fixe, oriente fortement l’élan créatif du créateur. Le commanditaire du projet a déterminé le coût final en fonction de la valeur des autres réalisations du même type dans la ville de Bizerte. Le contexte économique local a été un paramètre fondamental dans la détermination du budget. Un budget extravagant rime avec une prise de risque sur la réception du projet par la micro société locale, un budget très bas rime avec une faiblesse dans la qualité du confort, du service, donc un risque sur la rentabilité.
En prenant en compte, ce premier paramètre qu’est le budget, le décorateur s’est intéressé à la main d’œuvre locale, aux artisans disponibles. Son idée était de fabriquer son espace pièce par pièce sans faire appel aux objets industrialisés, à acquérir directement et plaquer dans l’espace. La démarche artisanale a été choisie dans l’objectif de personnaliser le projet. Si le mobilier, les accessoires, les ornementations sont fabriqués « à la main », la distinction est garantie. Il convient alors de réfléchir sur un thème plastique. Quel parti pris esthétique ? Quelle image doit communiquer un salon de thé situé à Bizerte, dans une zone hybride, résidentielle/touristique ?
Primauté du contexte local, histoire et traditions bizertines
L’idée est d’offrir aux usagers de cet espace des signes de l’identité bizertine, qu’il faut bien évidemment cerner préalablement. Trois angles d’approches ont permis au concepteur d’orienter sa démarche : l’héritage arabo-musulman, les pratiques anthropologiques de la région et l’univers marin s’agissant d’un site côtier. L’héritage arabo-musulman a été traduit par des éléments architectoniques du décorum arabisant, des motifs d’ornementation, des proportions géométriques de l’art arabo-musulman. Pour remémorer des pratiques identitaires de la communauté bizertine, le concepteur a pensé aux bougies, comme objet utilisé dans plusieurs rites et célébrations, et à la « hsira » (natte) qui fait penser à un mode de vie et de promiscuité, certes dépassé, mais, et pour le concepteur, les aspects visuels et tactiles de la « hsira » peuvent évoluer dans un langage contemporain. En effet, aujourd’hui, le dispositif table-chaises qu’on rencontre dans tous les espaces de type café / caféteria / buvette / salon de thé, a remplacé le dispositif natte et meida (ancêtre de la table basse). Le corps s’est alors redressé au point de se tenir debout (tabourets et autres tables hautes). Enfin, l’univers marin est inévitable dans une ville côtière comme Bizerte.

C’est à travers l’échelle du faux plafond, et le choix du matériau (en lames de bois tressées), que le concepteur a rendu contemporaine la perception visuelle de la hsira
L’image symbolisée de la ville de Bizerte tend à favoriser l’imaginaire balnéaire. Dans cette optique, son symbole repose sur son passé balnéaire qui identifie à la fois un paysage naturel (méditerranée), et une activité économique, celle de la pêche. Dans ce contexte, le concepteur a évolué selon l’idée que la référence à l’univers marin va de soi, presque une évidence pour écraser le facteur temps, l’atténuer, l’estomper. En effet, la valeur côtière dans la référenciation de bizerte est atemporelle, inépuisable, et sera perçue avec la même intensité qu’aujourd’hui. Cependant, dans un contexte touristique de plus en plus concurrentiel, le désir de distinction a été une préoccupation du décorateur et son client pour sortir de la standardisation des espaces de consommation qui prolifèrent dans les zones touristiques.
La proximité à l’océan, perçue ici comme l’ensemble des liens spatio-temporels qu’elles entretiennent avec lui, constitue en ce sens un atout majeur. Elle permet de valider un imaginaire environnemental. La traduction technico-décorative est double. L’extérieur présente des dauphins, sur la clôture et la façade pour être en continuité avec la même symbolique présente dans la ville, bref passer par une codification signalétique. Pour l’intérieur de l’espace, le concepteur nous parle de « communiquer l’univers marin d’une façon indirecte ».
Comment donner une unité à ce parti-pris, à première vue disparate ? Comment mettre en œuvre ces références dans l’effectuation technique du projet ?
Le « tout-intérieur »
Le concepteur s’est focalisé sur la perception visuelle de l’espace intérieur. Pour lui, les différentes modalités du thème plastique qu’il s’est fixé sont matérialisables à l’intérieur plus qu’à l’extérieur. L’extérieur, une terrasse très dégagée donne aux clients une bonne visibilité de l’environnement immédiat du café. Les pratiques urbaines du site d’implantation font qu’il n’existe pas d’échange de regards entre les passants et les clients installés à la terrasse. Il n’y a donc pas de dialogue visuel entre le dehors et le dedans protégé. De même, mise à part la signalétique (enseigne lumineuse), et la couleur bleue comme référence à la mer, la façade ne participe que partiellement au thème plastique.

Motif du dauphin et couleur bleue, sont les deux uniques indices extérieurs sur le parti esthétique annoncé
A l’intérieur, le regard découvre des couleurs neutres, le bleu ciel et le beige (notamment pour le bois très présent dans l’espace) pour permettre à la lumière naturelle et artificielle de jouer son rôle : visibilité et apaisement. Ici, pas de contraste, pas d’impression de changement d’ambiance. Stabiliser la réception psychologique du client a été déterminante dans la réflexion sur l’ambiance lumineuse. De plus, l concepteur a mis en œuvre des teintes de couleurs exprimant la mixité sociale. Ici, pas de référence à tel ou tel sexe.
Partage de l’espace par la lumière. Premier plan limitant l’enceinte centrale par des couleurs vives. Deuxième plan, lumières moins intenses, teinte bleutée

Eclairage central faisant apparaître un motif géométrique inspiré des motifs géométriques de l’art
arabo-musulman
La diversité dans le mobilier (chaises, canapé 2 places, 3 places), les matériaux choisies (bois, fer forgé), et les formes d’ornementation posent un double problème. Le premier, le plus contraignant d’après le décorateur, est celui de la disponibilité de la main d’œuvre compétente. Ensuite, la surcharge visuelle est nuisible à l’unité esthétique. En effet, les sous-espaces du salon de thé, c’est-à-dire, l’espace familial, la mezzanine, et les deux espaces au niveau rez-de-chaussée, ont été traités dans une vision d’ensemble et non séparément.
Abondance du bois. Balustrades « arabisantes ». Au niveau mezzanine, les poteaux sont divisés en deux par un motif rappelant la cire des bougies
La densité d’occupation du lieu a été posée dès le départ comme une contrainte par le commanditaire du projet. En effet, la réponse à la problématique de la promiscuité, de la mise en relation ou distanciation des corps, a été apportée par une réflexion sur le rassemblement ou l’éclatement du mobilier, rassembleur ou diviseur des corps présents dans l’espace. Le concepteur nous apprend que l’encombrement est une donnée traitée différemment dans un salon de thé ou dans un café. Une donnée quantitative mais aussi qualitative dans la mesure où c’est spécifiquement les modalités de l’encombrement qui distingue un café d’un salon de thé. Il s’agit d’orienter, voire d’imposer un comportement, d’offrir le cadre spatial et psychologique à une intimité. L’intimité, ou plus précisément le sentiment d’intimité que nous évoquons ici est reçu, perçu, et négocié différemment par les clients, mais en même temps, il apparaît une sorte de consentement mutuel partagée inconsciemment par les occupants de l’espace quelque soit leur age, profil social, et même leur motivations pour y séjourner.
La perception visuelle est sans doute celle qui a guidé le concepteur dans l’ambiance projetée. L’ambiance sonore n’est pas une priorité. Globalement le confort est satisfaisant, assuré par le choix des sources sonores et leurs emplacements. A part l’évident chuchotement des voix humaines, l’environnement sonore est celui généré par les téléviseurs. Leur nombre, le choix de la technologie (écran plasma) et leurs emplacements configurent deux micro-espaces distincts visuellement, mais qui s’interpénètrent sur le plan sonore.
Dans cet espace, le confort du client a été considéré comme la principale garantie de rentabilité. Or, conscient du champ très large que couvre la notion de confort, le concepteur a attribué à la notion de confort l’idée d’un confort à travers un message local et régional, bref, un confort situé, avec un effet de modernité modéré.
Aquariums encastrées jouant aussi le rôle d’une source de lumière en période nocturne
L’objectif de notre recherche est de cerner, dans le processus qui a donné naissance à ce lieu, ce qui le rend (ou pas) particulier en tant qu’espace de loisir. Certes, une première réponse consiste à dire qu’il est particulier par sa modernité, étant donné qu’il traduit tout un phénomène, celui du « salon de thé ». Or, nous avons tenté de dépasser cette réponse rapide et statique.
Quelques clients nous ont décrit leur perception in situ. La relation entretenue par le lien avec la notion de modernité a été le premier sentiment exprimé par le groupe de consommateurs rencontré sur place. La modernité ressentie est exprimée à travers la description du cadre environnant. En effet, le lieu offre des couleurs, des textures, des lumières, des sons qui le rendent moderne. Ici, la modernité émerge d’une perception sur un mode plurisensoriel. Toutes les ambiances sont confondues : lumineuse, sonore, tactile et même olfactive. On aime se rendre dans ce type de lieu, parce qu’il offre un micro-environnement décalée de l’environnement habité et parcouru quotidiennement. Aussi, on aime se rendre dans ce lieu particulier parce qu’il laisse entrevoir des passerelles imaginaires liant le vécu contemporain au mode de vie du passé, qui découlent du thème plastique et sa matérialisation. En somme, le lieu étudié et le processus de conception qui lui a donné naissance fait ressortir que, le sens de ce lieu, à savoir un salon de thé situé à Bizerte, est une construction symbolique, puis matérielle, associant non pas les producteurs (concepteur et commanditaire) et les consommateurs, mais les producteurs et la région. L’inscription du parti esthétique dans un contexte historico-anthropologique bien déterminé confère a ce lieu une spécificité, même si le programme ne montre pas une distinction entre un café classique et ce que pourrait être un salon de thé. Vrai ou pseudo salon de thé, il apparaît de cette enquête synthétique sur un processus de conception que le confort souhaité conditionne fortement le résultat final. Notamment, la mixité sociale est loin d’être un paramètre anodin dans la fréquentation du lieu, et donc dans son attractivité, les ambiances qui y sont imaginés.
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