MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
 

Aba SADKI, Urbaniste-environnementaliste
Conservateur des Monuments historiques et des sites
Inspection Régionale des Monuments Historiques et des Sites, Meknès (Maroc)

Introduction
1. Les Ksour : éléments de définition
a. L'habitat dans le Ksar:
b. Les constructions collectives
2. Urbanisme et Ksour : une problématique sans issue
3. Urbanisme et dégradation des Ksour
4. L’éclatement des Ksour
5. Les aspects de l’éclatement des Ksour
a. Le « lotissement » post-ksourien:
b. L’habitat en « tache d’huile » autour du Ksar
c. L’habitat linéaire
6. La réhabilitation des Ksour
a. Les expériences de réhabilitation
b. Réflexion sur la réhabilitation des Ksour
Conclusion

Introduction

Tafilalet, célèbre localité présaharienne du Sud-est Marocain, véritable musée à ciel ouvert du patrimoine architectural et archéologique d'importance nationale et universelle, est l’une des oasis les plus fascinantes de la région du Maghreb et de l’Afrique du nord. Dans son ouvrage monumental, Histoire Ancienne de l’Afrique du Nord, Stéphane Gsell souligne que les oasis du Tafilalet sont les plus belles de tout le Sahara.(1) Emile Laoust, un autre chercheur bien connu de l’époque coloniale, appelle Tafilalet « terre classique des Ksour » où "s'observent, précise-t-il, sous leur forme la plus parfaite les beaux spécimens du genre". (2) Ch. De Foucauld, expédié en 1883 par les services de renseignement de l’armée française en Algérie pour une mission de reconnaissance au Maroc, a été ému à son arrivé en avril 1884 à la palmeraie de Ghéris, située au cœur du Tafilalet, par l’aspect imposant et majestueux des Ksour de cette contrée. Il précise que « la plupart des localités possèdent des enceintes élevées et, auprès des portes, des tours d’une grande hauteur, telle que je n’en est vu nulle part ailleurs ».(3) D. Jacques Meunié, qui a consacré plusieurs études à l'architecture oasienne, affirme à son tour que "les plus anciens Ksour et leurs vestiges se trouvent dans le Tafilalet". (4) Ces titres prestigieux n’auraient par été accordés au Tafilalet sans l’héritage culturel et historique de Sijilmassa, sa capitale au Moyen âge. Réduite actuellement en poussière, cette ancienne cité caravanière fondée en 757 de notre ère (141 de l'hégire) bien avant la ville de Fès en 808, était, pendant plus de six siècles, un florissant carrefour commercial et pôle de convergence de trois grands foyers de civilisation médiévale : les royaumes de l’Afrique Noire (Soudan, Mali, Ghana), les marchés de l’Orient, et l’Andalousie. Entre ces différentes destinations du trafic caravanier, les oasis de Sud-est du Maroc et du Maghreb tout entier, se sont considérablement enrichies par des apports culturels, architecturaux et urbanistiques venus de différents horizons du monde médiéval. La grande diversité des techniques architecturales et décoratives, et la qualité remarquable de l'habitat traditionnel et son adaptation exemplaire aux conditions climatiques et écologiques sahariennes en sont des épreuves indéniables. Au Maroc, l’aire d’extension de l’architecture traditionnelle des Ksour, et des formes architecturales voisines comme les Kasbah, couvre un immense espace géographique en forme de croissant allant de la région de Sous (Province d’Agadir ouverte sur la côté atlantique) au Sud-ouest, jusqu'au Moulouya à l'entrée de la région de l'Oriental au Nord-est. En allant de Sud-ouest au Nord-est, ce vaste espace d’une grande homogénéité géographique, culturelle, architecturale et paysagère est traversé par les oueds de Draa, Todgha, Dadès, Ferkla, Ghéris, Ziz et Guir. Ces derniers forment des vallées qui serpentent à traves un chapelet de oasis qui tire chacune son nom de celui de l’Oued qui l’arrose, et aux bords desquelles se dressent des Ksour associés aux champs verdoyantes de culture vivrière et d’arbres fruitiers dominés par le palmier dattier.


Exemple type des palmeraies du Tafilalet : l’oasis des Oulad Chaker sur la route Errachidia-Erfoud

Ces agro-systèmes créés depuis plusieurs milliers d’années ont vécu de longues périodes de gloire avant la pénétration brutale de l’urbanisation moderne. Après plus de six siècles du rayonnement culturel et de prospérité économique et sociale, l’effondrement du commerce caravanier avait entrainé le démantèlement du réseau des villes oasiennes et l’éclatement des structures urbaines anciennes. Au Tafilalet et partout ailleurs dans la région oasienne du Maroc, l’écroulement de la ville de Sijilmassa s’est traduit par l'émergence d'un nouveau style urbain qui est à l’origine de l'habitat fortifié en terre connu localement sous le nom de Ighrem (singulier de Igherman) qui signifie dans la langue Tamazight « village collectif fortifié » et qu'on traduit en arabe par le Ksar (singulier de Ksour) synonyme de « palais ou forteresse » (5). Au niveau de des matériaux de construction, des formes urbaines, de l’agencement des bâtiments et de leurs fonctions socioéconomiques, ce nouvel habitat est inspiré du modèle de la médina islamique dont Sijilmassa était, d’après les descriptions des voyageurs-géographes arabes, le prototype saharien le plus parfait.(6) Mais il témoigne aussi d’une influence remarquable des techniques architecturales et décoratives africaines et andalouses. Certains chercheurs font la liaison entre les Ksour du Sud-est Marocain et la fameuse architecture Yéménite de sud de l’Arabie.(7) D’autres cherchent des similitudes possibles entre cet habitat et l’architecture de l’Égypte ancienne.(8) Sans aller plus loin dans ces hypothèses polémiques sur les origines des Ksour et leurs sources d’influences, il est unanimement admis que l’architecture traditionnelle des oasis du Sud-est du Maroc est la synthèse d’une multitude de techniques de construction et de décoration et d’écoles architecturales et de traditions urbaines locales et importées, médiévales et antiques.

Depuis l'établissement du régime colonial dans la région du Tafilalet, l'urbanisation dite « moderne » n’a cessé d’effacer les caractères culturels et paysagers de l’espace local. Il entraine, de la sorte, les Ksour dans une spirale de banalisation et de décadence de plus en plus accentuée et viole leur « honneur ». Tant par son ampleur que par l’accélération constante qui le caractérise, l’envahissement des oasis par l’urbanisme de type européen, en complète contradiction avec les modes d’occupation de l’espace et avec les pratiques urbaines et architecturales locales, est à l’origine d’un malaise spatial et urbain, vecteur d’une crise socioculturelle et économique aigue. Ainsi, la diffusion anarchique d’un style d’urbanisme standard inspiré de la ville européenne désagrège l’originalité des paysages culturels et urbains oasiens et accélère, par son pouvoir d’attraction illusoire, la dévalorisation et la décadence du patrimoine architectural creuset de la civilisation présaharienne et composante essentielle de l’identité culturelle et territoriales maghrébine. Le présent article n’a point l’ambition d’aborder l'ensemble des problèmes posés par l’urbanisation à l'habitat traditionnel des oasis au Maroc. Il se contentera d’identifier quelques aspects de dégradation et plus spécialement les facteurs de dévalorisation des Ksour dans le Tafilalet et le enjeux de leur requalification.

1.Les Ksour : éléments de définition

Dans son ouvrage monumental, « Histoire ancienne de l’Afrique du nord », Stéphane Gsell affirme que les oasis du Tafilalet sont les plus belles de tout le Sahara.(1) Emile Laoust, un autre auteur bien connu, désigne Tafilalet comme étant la « terre classique des Ksour ». (2) L’importance distinguée que revête cette région dans tout l’espace oasien maghrébin sur les plans de l’architecture et du mode d’habitat, et la qualité éminemment reconnue au savoir-faire de ses populations dans ces domaines offrent aux chercheurs en particulier les sociologues, les anthropologues, les urbanistes, les architectes, les géographes et les environnementalistes, une excellente opportunité pour mieux saisir l’ampleur de la crise contemporaine que traverse l’habitat et l’architecture traditionnels des oasis. Sous cet angle, Tafilalet n’est, dans le cadre de cet article, qu’un exemple type permettant d’expliquer les enjeux liés à la connaissance et à la sauvegarde du répertoire architectural et urbain des régions sahariennes du Maghreb et de l’Afrique du Nord contre les agressions de l’urbanisme de référence occidentale. Les Ksour, par l’enchevêtrement qui caractérisent leurs maisons, est une forme d’habitat qui exprime une volonté d’alliance, de cohésion et de solidarité entre les membres d’une communauté villageoise.



Photo aérienne du Ksar Aït Yahia O’athmane dans l’oasis de Ghéris (Goulmima) en 1971

Description du Ksar
L’aspect défensif imposant du Ksar est indiqué par une robuste muraille d’enceinte garnie de 12 tours de garde et 2 portes d’entrée monumentales. Au mois d’avril 1884, date du passage de Ch. De Foucauld par la palmeraie de Ghéris « fort agitée » a-t-il écrit, ce ksar comptait 400 fusils ! Chaque Ksar ajoute-t-il « a des veilleurs sur ses tours pour guetter et donner l’alarme en cas de surprise ». (3) Dans ce climat d’insécurité, les habitants, contraints à vivre rassemblées, construisent leurs maisons serrées les unes aux autres. Aussi, l’un des aspects les plus caractéristiques de l’habitat des Ksour est que les maisons sont séparées par un seul mur mitoyen. Ce dispositif donne au Ksar l’air d’avoir une seule toiture. Il est en effet possible de traverser la totalité des toitures d’un Ksar à partir d’une seule maison ! On accède aux habitations par des couloirs étroits couverts par endroits (pour laisser passer l’air et la lumière et faire évacuer les mauvaises odeurs) reliées à des ruelles piétonnes plus larges découlant d’une placette centrale à ciel ouvert sur laquelle s’ouvrent la mosquée, la medersa coranique et quelques échoppes.


Plan de Ksar Abou 'am à Rissani
Source : Restauration et réhabilitation des Ksour d'Er-Rachidia, Claire PATTEET, Architecte

Morphologiquement, le Ksar appartient à l’architecture défensive (ou militaire). Il se présente toujours comme une place forte enfermée dans une muraille de protection contre les attaques ennemies. Pour cette raison, il est le plus souvent construit sur un site imprenable pour assurer le maximum de sécurité aux habitants, et il possède ses propres magasins de réserves alimentaires, des puits collectifs protégés, et ne disposant dans la plupart des cas que d'une seule porte d’entrée en chicane garnie de part et d’autre d’une tour svelte décorée dans sa partie supérieure par des motifs cruciformes.

La porte d’entrée richement décorée du Ksar Ait Yahia O'thmane. Les décors sur les faces des Ksour jouent habituellement la double fonction d’expression artistique et d'utilité défensive. Les ouvertures étroites pratiquées verticalement au-dessous des portes d’entrée ou qui coiffent les tours de garde sont utilisées comme meurtrières


Il est généralement habité par des populations sédentaires pratiquant l’agriculture vivrière dans des parcelles arrosées par des eaux détournées de sources par des petits barrages de déviation ou par des Khettaras (appelées foggaras dans d’autres région de Maghreb) qui sont un dispositif de drainage des eaux de la nappe phréatique à travers une série de puits pratiqués sur une pente en direction de la palmeraie. Sa forme de bourgade fortifiée reflète l'insécurité dans laquelle vivaient les populations oasiennes avant leur soumission au pouvoir central de l’Etat moderne instauré par la colonisation suite au processus de « pacification » des tribus vivant autrefois en autarcie.


Le Ksar est un espace de vie collective répondant à la fois à une organisation politique d'autodéfense et à une organisation sociale visant à faire respecter la segmentation sociale et raciale. Le rôle de la Jema’a (l’assemblé consultative ou le conseil du Ksar) est primordial quant à l’organisation de la vie politique et la gestion des ressources économiques au sein des Ksour. Étant l'héritage prestigieux de la civilisation oasienne, le Ksar est l’œuvre collective d'une société harmonieusement adaptée à son milieu. Il doit son existence à la cohérence économique, sociale et culturelle de la société oasienne. A côté de la gestion collective des ressources, l’habitat des Ksour traduit l'organisation socio-économique ayant précédé les bouleversements des dernières décennies. Aujourd’hui, ce mode d’habitat qui a joué un rôle décisif dans la croissance et la prospérité des oasis présahariennes confronte un défi irréversible grâce à la prédominance des nouveaux centres urbains.

a. L'habitat dans le Ksar :

Les maisons du Ksar construites entièrement en terre (pisé et briques séchées au soleil) ont toutes trois à quatre étages ! La construction en hauteur répond à trois besoins essentiels à l’habitat des oasiens : un besoin sécuritaire (la défense contre des attaques ennemies), un besoin économique (l’utilisation parcimonieuse du sol cultivable qui est une ressource vitale mais très rare), et un besoin d’adaptation au climat saharien extrêmement rude avec des écarts thermiques important entre le jour et la nuit et entre l’hiver et l’été. Les maisons s'élèvent au point de pouvoir dominer les remparts afin de mieux surveiller les alentours.

Exemple type de la façade d’un Ksar au Tafilalet. On remarque suivant la disposition des fenêtres que la hauteur des maisons peut facilement atteindre quatre étages


De plus, comme la majorité des oasiens exercent un élevage à l'étable, la construction en hauteur offre la possibilité de mieux ventiler les maisons et de migrer verticalement entre les étages suivant les périodes de l’année et les moments de la journée.



Schéma de l'occupation verticale de la maison du Ksar suivant la saison (l’été ou l’hiver) et la période du jour (la nuit ou le jour). On utilise l’expression « migration verticale » pour désigner ce phénomène de déplacements des habitants des Ksour entre les étages inférieurs et supérieurs. Cette migration consiste à demeurer la nuit aux étages supérieurs (Deuxième étage et terrasse) et le jour aux étages inférieurs (RDC et premier étage) pendant l’été et inversement en hiver. Source : Khalid El Assal, Jawad El Basri et Hicham Malti : Les Qsour et Qasbas du Tafilalet : Etude architecturale et plan de sauvegarde, MATEUH, Direction de l’Architecture, Juin 1998. (Schéma modifié)


b. Les constructions collectives :
Les constructions destinées à la collectivité sont souvent groupées à l'entrée du Ksar.

Plan de l'entrée de Ksar Igoulmimen (Goulmima) province d'Errachidia. Ce complexe est composé d'une place publique, grande mosquée, école coranique, puits collectif, fondouk, échoppes d'artisans (forgerons et menuisiers) et plusieurs boutiques. Source : Khalid El Assal, Jawad El Basri et Hicham Malti : Les Qsour et Qasbas du Tafilalet : Etude architecturale et plan de sauvegarde, MATEUH, Direction de l’Architecture, Juin 1998.


Il s'agit de la mosquée et de ses annexes, de la masriya ou maison de la Jema’a (le conseil du Ksar) et des échoppes d'artisans. Dans certains Ksour où la collectivité était riche, la porte d'entrée avait un aspect monumental et contenait des boutiques et des fondouks et différents entrepôts. L'importance de cette partie collective varie d'un Ksar à l'autre selon la disponibilité en espace constructible et selon la richesse et le pouvoir du conseil du Ksar. Chaque Ksar dispose d'un certain nombre de puits, le seul puits collectif était celui de la mosquée. Le Ksar avait également une partie collective qui s'étendait, généralement, devant la porte d'entrée et sur une vaste superficie, qui était destinée aux aires de battage, aux écuries et étables et parfois à un marché hebdomadaire au une place commerciale, aux carrières de terre pour la construction des maisons et aux cimetières.
L'aridité du climat et la rareté des ressources en eau et en terre cultivable, âprement disputées entre sédentaires et nomades, associées au règne de l'insécurité à cause des rivalités entre les tribus sur la possession de ses ressources rares et sur le contrôle des pistes du trafic des marchandises, ont contraint les populations sédentaires à vivre assemblés derrière des murailles robustes d’agglomérations à caractère défensif. Les inventeurs des Ksour ont ainsi fait usage des techniques architecturales et des matériaux de construction locaux et des aspects morphologiques des villes caravanières inspirées à leur tour de l'architecture militaire. Les Ksour, héritiers d’une longue tradition urbaine et architecturale et synthèse des apports culturels d’origines diverses présentent actuellement les intérêts suivants :
 Patrimoine culturel, architectural, urbain et paysager de valeur scientifique, archéologique, socioéconomique et artistique inestimable ;
 Composante essentielle du répertoire architectural et urbain national, maghrébin et africain ;
 Témoin d’une adaptation ingénieuse de l’homme, par ses propres moyens, à un milieu naturel, physique et humain exceptionnel ;
 Reflet d’un savoir-faire unique en matière de l’art de bâtir, des pratiques d’aménagement spatial, de l’organisation sociale et de la gestion rationnelle des ressources naturelles ;
 Symbole d’une identité territoriale enracinée ;
 Atout remarquable du développement.


2. Urbanisme et Ksour : une problématique sans issue :


Depuis l'adoption par l'Unesco de la Convention du patrimoine mondial en 1972, plusieurs expériences ont démontré, partout dans le monde, l'intérêt économique à tirer de la valorisation du patrimoine culturel. La notion du patrimoine, qui s'est élargie du monument historique isolé de son contexte au site historique dans toutes ses dimensions spatiotemporelles et socioculturelles, est aujourd'hui devenue un outil déterminant dans les politiques du développement. Ce regain d'intérêt pour la valorisation des richesses culturelles d’un territoire et leur préservation contre les effets indésirables de la modernisation pose toutefois plusieurs problèmes. Les efforts déployés pour l'amélioration des conditions de vie des populations à travers l'implantation des infrastructures, des équipements et des services de base ont engendré des dégâts irrémédiables sur le paysage et l'environnement. Un problème d’adaptation des besoins socioéconomiques nouveaux à l’intérêt de conservation et de mise en valeur des éléments du passé se pose avec acuité. Dans les oasis, écosystèmes vulnérables et très sensibles, la mise en place de ses besoins nouveaux ravage des surfaces en croissance notoire de l'espace vivrier (palmeraies et terrain de culture) et accélère la dégradation et l'abandon des Ksour. Les mutations profondes qui transforment le territoire oasien dans le contexte d'une urbanisation « moderne » posent particulièrement la problématique de la conciliation entre la réhabilitation du patrimoine architectural (besoin identitaire et facteur du développement local) et l'amélioration des conditions de vie d'une population en croissance continue (accès au service de base, équipements et infrastructures…). Voici les contraintes les plus importantes qui empêchent cette conciliation :
 L’incompatibilité entre les objectifs du développement socioéconomique et le besoin de protection du patrimoine (les activités économiques ont causé des dégâts énormes au patrimoine) ;
 Les spécificités locales (paysage, patrimoine et environnement naturel) ne sont pas convenablement prises en compte dans les politiques d'aménagement et d'urbanisme (tendance accélérée à une standardisation de l'espace et appauvrissement des caractères locaux) ;
 Prépondérance de l'approche sectorielle et techniciste et absence de partenariat et de synergie entre les acteurs d'une même zone géographique ;
 L'inconscience à l'égard des retombées économiques de la valorisation du patrimoine culturel
 Développement faible des capacités d'attractivité et de compétitivité du territoire oasien (la politique de développement du monde rural riche en potentiel patrimonial).


3. Urbanisation et dégradation des Ksour


L’époque coloniale est marquée dans l’histoire des oasis du Sud-est du Maroc par la soumission complète des tribus au Makhzen (pouvoir central) suite à un long processus de "pacification" conduit par l’armée française après la signature de la convention du "Protectorat" à Fès le 30 mars 1912. L'établissement de la sécurité, ou en d'autres termes, l'entrée des oasis sous la domination coloniale, s’est traduit par la désintégration du mode de vie local, et la structure socio-spatiale des Ksour s'est aussitôt bouleversée : la famille traditionnelle s’est désarticulée et le Ksar éclaté, alors que la maison individuelle dotée d'une façade soignée, et parfois d'un jardin et d'un garage, fait une large apparition. La maison individuelle, autrefois inconnue, est tournée vers des éléments qui symbolisent la vie moderne tels que la route, l'école et le dispensaire; et les gens se concentrent sur l’agrémentation de leur logement. L’aisance et la réussite sociale entraînent le délaissement et la dégradation de l’ancien mode d’habitat devenu insalubre et précaire.

Façade d'une maison abandonnée à Ksar Ait Yahia O'athmane. On remarque le dépouillement des fenêtres et des portes anciennes qui sont réutilisées dans les nouvelles maisons construites en dur dans le pourtour du Ksar où à l'intérieur de la palmeraie

 

Effondrement d'une riche demeure au Ksar Igoulmimen après une saison de pluie. Nécessitant un entretien permanant, le manque d'entretien à cause de l'abandon est le facteur primordial de la dégradation des Ksour

Le passage de l’habitat collectif à l’habitat individuel, du Ksar aux maisons en dur, est un facteur qui traduit l'importance de la famille monoparentale au détriment de la communauté du village, et de l’intérêt individuel au dépends de l’intérêt du groupe. Ce phénomène témoigne aussi d’un changement fondamental dans les relations humaines. Dans le contexte de l'habitat éclaté, les populations n'ont plus besoin de communiquer entre eux comme le faisaient les générations passées. L’alliance et la solidarité autrefois indispensables à la vie de l'individu, confronté à une nature hostile et à des rivalités l’incitant à vivre soudé au groupe, ont aujourd’hui perdu leur raison d’être. Les conditions motivant l’entraide et la gestion communautaire des affaires de la collectivité, étant perdues, l'intérêt des individus l’emporte sur les règles communautaires d'antan. Par conséquent, le travail de la terre se dévalorise, de nouvelles sources de revenus apparaissent et la spéculation immobilière s'accélère, l'urbanisation s’élargie pour accompagner les besoins économiques des populations qui s’amplifient et se diversifient au moment même où s'aggrave la dégradation des palmeraies et de l’habitat traditionnel.


Ces mutations de plus en plus inquiétantes entraînent l’apparition de nouvelles conceptions architecturales et urbaines non adaptées à la réalité locale sur les plans de l’architecture et du paysage, et les Ksour sont confrontés à d’innombrables problèmes. Dans le domaine de l’habitat et de l’urbanisme, les techniques traditionnelles disparaissent et les constructions en terre sont de moins en mois renouvelées et entretenues. L’utilisation du béton armé progresse, des quartiers et des lotissements adaptés à l’automobile et mieux dotés en infrastructures de base et en services de proximité remplacent les Ksour. Incapables de remplir les fonctions urbaines naissantes, ces derniers sont de plus en plus abandonnés et livrés à un processus de dégradation inéluctable. Les services compétents, par manque de volonté d’appliquer les textes juridiques en vigueur et de plans de sauvegarde et de gestion, n’interviennent pas dans le processus spontané de restructuration de l’espace habité si ce n’est pour exiger que les habitants, dans leur fièvre de construction, veillent à réserver une place aux infrastructures de base comme l’école primaire, le puits collectif, la mosquée et le dispensaire ou respecter un semblant cachet local limité à la couleur ocre ou rougeâtre des façades.


4. L’éclatement des Ksour


L’expression « éclatement des Ksour » est utilisée depuis plusieurs années par les chercheurs passionnés par l’architecture et l’habitat traditionnel des oasis pour parler d’un phénomène nouveau nait du contact des oasis avec la « ville nouvelle ». Les Ksour s’éclatent et se désintègrent sous l’effet d’une attractivité illusoire des nouveaux centres urbains créé au cœur des palmeraies en dehors du territoire immédiat des Ksour. L’inadaptation des Ksour aux besoins de la vie moderne en équipements, services, infrastructures et moyens de communication, accélère la décadence de ces noyaux de civilisation ancienne.
Tel qu’on le voit sur la photo ci-dessous, les constructions en briques de ciments remplacent les maisons traditionnelles dans le pourtour des Ksour. Impossible à maitriser, ce phénomène banalise les Ksour, détériore leur caractère original et en déprécie les valeurs matérielles et symboliques.

Les maisons en briques de ciment se multiplient autour du Ksar. Les constructions en béton armé prennent partout la relève et s’étalent en tache d’huile sur des terrains de culture autour des Ksour, ce qui limite la superficie agricole et le nombre des pieds de palmier dattier


L'habitat extramuros et la décadence des Ksour.
L'abandon du ksar a donné naissance à de nouvelles formes d'habitat qui remettent en cause l'organisation traditionnelle du Ksar et que chercheurs et responsables de développement appellent communément « habitat extra-muros ». Terminologie abondamment employée pour décrire les formes d'habitat qui émergent à l'extérieur des Ksour. Actuellement, les enceintes des Ksour ont disparu et les formes nouvelles d'habitat extramuros ont rompu avec les Ksour dont elles sont issues. Elles ne sont plus une simple expression de la mobilité du Ksar et de ses habitants, elles sont devenues une forme hybride de la croissance urbaine. L'éclatement du Ksar a fait émerger un type d'agglomérations où on distingue, à première vue, deux espaces bien individualisés : le Ksar, avec sa morphologie traditionnelle, abandonné aux familles pauvres n’ayant pas accès au nouveau logement ; et un nouveau type d'habitat qui n'est plus traditionnel et que l'on ne peut pas qualifier de moderne. Cet habitat qui se propage aux environs immédiats des Ksour s'édifie sur des espaces vastes, avec des rues larges et non couvertes. Il est souvent articulé aux nouvelles voies de communications. Les constructions sont étalées le long de la route et leurs façades sont réservées aux boutiques. La nouvelle maison est au rez du sol, ce qui remet en cause l'élévation en hauteur de la maison traditionnelle. Elle obéit à de nouvelles normes du confort. L'émergence de cet habitat s'inscrit bien entendu dans l'évolution générale du pays, mais elle est en étroite relation avec les déséquilibres socio-économiques apparus dans les palmeraies au début de XXème siècle. L'éclatement n'a pris de l'ampleur qu'à partir du moment où les habitants des Ksour ont été amenés à affronter de nouveaux concepts et de nouveaux modes de vie et à voir leurs organisations traditionnelles remises en cause par une nouvelle organisation administrative et ses conséquences sur la renversement de la structure socio-spatiale et économique.


5. Les aspects de l’éclatement des Ksour :


Aujourd’hui, dans chaque oasis du Tafilalet l’éclatement presque généralisé des Ksour se manifeste sous trois aspects fondamentaux :


a. Le « lotissement » post-ksourien :
Il consiste à abandonner entièrement l’ancien Ksar et construire des quartiers en forme de lotissements en damier sur la marge de la palmeraie, et surtout au bord d’une route. Ce phénomène est observé dans les Ksour situés à lisière de la palmeraie et où il ya disponibilité des terrains collectifs permettant d’y réaliser ce type d’auto-recasement. Ce type d’habitat ne correspond qu’approximativement à un véritable lotissement urbain de fait du manque d’équipements, de services et d’infrastructures de base. A cause de caractère spontané de leur création, basée uniquement sur la décision du conseil du Ksar, dans des zones non couvertes par des documents d’urbanisme, et donc non soumises au permis de construire et d’habiter, le développement des quartiers post-ksouriens échappe généralement au contrôle des services d’urbanisme et de la conservation du patrimoine. Il s’en suit un délaissement total de l’ancien du Ksar qui se part, après quelques années, en poussière.

Nouveau quartier en damier en face à l’ancien Ksar abandonné. Source : restitution de la ville d'Errachidia, ORMVAT, Errachidia

b. L’habitat en « tache d’huile » autour du Ksar :
Ce mode est le résultat d’une dispersion excentrique de nouvelles maisons dans les environs immédiats de l’ancien Ksar et sur des terrains de culture ou des jardins potagers. Au manque d’équipements et d’infrastructures de base, et au problème de la dégradation du patrimoine architectural, l’habitat en tache d’huile autour du Ksar introduit dans les palmeraies un facteur de perturbation écologique des plus menaçants. A se limiter au seul problème de l’assainissement qui manque complètement dans ce type d’habitat, nous pouvons mesurer le degré du danger qui pèse sur les eaux de la nappe phréatique mise à rude épreuve à cause de l’utilisation généralisée des fausses sceptiques dans les habitations.


Source : restitution de la ville de Goulmima, ORMVAT, Er-Rachidia

c. L’habitat linéaire :

Cette forme d’habitat n’est différente de la précédente que par la morphologie de son développement à l’intérieur de la palmeraie. Tout en développant les mêmes problèmes écologiques, socioculturels et urbains, que l’éclatement en tâche d’huile, l’habitat linéaire amplifie davantage le malaise des oasis par l’accélération de l’étalement de l’urbanisation incitée par les avantages tirés de l’accrochement à la route. Infrastructure linéaire exigée par la nécessité de lier les Ksour au noyau urbain crée au cœur de la palmeraie au centre de la palmeraie, la route s’impose comme facteur incitant à l’urbanisation de la palmeraie et à l’abandon du mode de vie traditionnel. A force de vouloir « moderniser » les oasis et les Ksour les acteurs de cette modernisation illusoire mettent la civilisation oasienne sur le chemin de l’écroulement définitif.

Source : restitution de la ville de Goulmima, ORMVAT, Er-Rachidia

Sur le plan urbain et paysager, ces trois formes d’extension de l’habitat à l’extérieur des Ksour donnent au Tafilalet, et à toutes les oasis du domaine présaharien, l’image d’un territoire entaché d’une urbanisation pathologique parce qu’elle est née dans la clandestinité. Elle échappe complètement au contrôle et à la maitrise des services chargés de l’urbanisme et de la conservation du patrimoine culturel. Cette situation se traduit par un dilemme urbain et architectural : les nouvelles constructions destinées au tourisme comme les hôtels, les auberges et les maisons d’hôte et même certains bâtiments publics (siège de la préfecture, palais de congrès, tribunal, université…) reprennent fidèlement les silhouette et les aspects décoratifs des belles façades traditionnelles des Ksour, et utilisent souvent des techniques et des matériaux traditionnels de construction ; alors que dans les quartiers d’habitation, les locaux du commerce, des services, etc. les nouveaux matériaux de construction dont le béton armé, l’acier, le verre et les peintures émaillées, font la règle. Sur le plan des conceptions architecturales, il ya un écart très net entre les opérateurs du tourisme séduits par le répertoire décoratif et morphologique de l’architecture historique des Ksour, et les opérateurs immobiliers qui transforment volontiers les oasis en un espace banal, sans goût, sans caractère, sans identité et sans avenir. Dans les secteurs de l’habitat réglementaire, c'est-à-dire couverts par un document d’urbanisme et soumis par conséquent à la procédure de permis de construire, le respect de la tradition architecturale locale se limite uniquement à l’application sur la façades des bâtiments de quelques motifs banalisés inspirés de la décoration des Ksour, et à l’usage de couleurs ocres ou rougeâtres en guise de respect du cachet local de l’architecture régionale. Entre l’image des Ksour pris comme source d’inspiration inépuisable dans la réalisation des projets touristiques et leur image comme synonymes d’insalubrité et de pauvreté pour les services publics et les populations, il existe un dualisme qui mène vers l’éviction d’une image par une autre.


Ne répondant pas aux nouveaux besoins des populations en termes d’habitat, d’équipements et d’infrastructures, les Ksour sont en effet marginalisés dans les programmes du développement local, et leur abandon s’accélère par conséquent. Ce phénomène très limité il y a une vingtaine d'années, se généralise actuellement et met les oasis sur la voie d’une problématique de développement urbain sans issue. Certains Ksour abandonnés sont déjà tombés en ruines, d'autres, encore occupés misérablement par des populations pauvres se sont presque transformés en taudis.


5. La réhabilitation des Ksour


L'Etat entendait par réhabilitation la préservation et le maintien des seuls aspects esthétiques qui éblouissent les touristes. La dimension socioculturelle du Ksar et ses fonctions dans le système économique de la vie oasienne ne préoccupe pas les concepteurs des programmes de réhabilitation et du développement local. Force est de souligner que l'esthétique des Ksour est étroitement liée à leur organisation traditionnelle. Celle-ci est issue d'un équilibre socioéconomique et politique établi dans des conditions historiques, spatiales et écologiques précises. Lancer un projet de réhabilitation ou un programme du développement sans prise en considération du Ksar comme milieu socioculturel et comme composante écologique centrale dans l’écosystème oasien en pleine mutation, c’est vouer cette opération à l'échec, et précipiter l'éclatement de Ksar et de la société oasienne au lieu de les freiner. La réhabilitation des Ksour et la restauration de leur architecture doivent être faites en considérant les préoccupations des populations et leurs aspirations en matière de développement socio-économique.


a. Les expériences de réhabilitation


Les efforts de réhabilitation du patrimoine architectural des vallées présahariennes marocaines ne datent pas d'aujourd'hui. La première opération de classement d'un monument de la région remonte à 1945, date la promulgation de texte de loi (Dahir) portant classement de la Kasbah de Taourirt à Ouarzazate au titre du patrimoine culturel national. En 1968 un grand projet de Rénovation de l’habitat rural a été initié par le (PAM) Programme Alimentaire Mondial. Il fut suivi par l'inscription de la mise en valeur du patrimoine architectural des oasis parmi les priorités de Plan Quinquennal 1973-1977. Pour honorer cet engagement, un « Comité des Kasbah de sud » (organe interministériel chargé de l’inventaire et la conservation des architectures traditionnelles des oasis marocaines) fut créé en 1975. Le classement du Ksar Aït Ben Haddou (à Ouarzazate) sur la liste du patrimoine culturel mondial par l’Unesco en 1987 et la création du CERKAS (Centre de réhabilitation et de conservation du patrimoine architectural des zones Atlasiques et Subatlassiques) à Ouarzazate en 1989, avec le soutien de PNUD, manifestent un regain d’intérêt de la communauté internationale au patrimoine architectural des oasien. Un véritable élan a surtout été donné à ce patrimoine avec la désignation en 2001 par l’Unesco, des provinces (Errachidia, Ouarzazate et Zagora) sur la liste des Réserves de la Biosphère dans le cadre du Programme MAB, ayant parmi ses objectifs l’étude et la préservation du patrimoine culturel pour des fins du développement durable. Dans le cadre de la politique publique en matière de l’amélioration des conditions du logement et de la lutte contre l’habitat insalubre, un projet de restauration et de réhabilitation des Ksour du Tafilalet réalisé par le Groupe immobilier Al Omrane au cours de la période 2000-2007 tel qu’on le voit dans la figure suivante :




Les données techniques du « Projet de restauration des Ksour de Tafilalet » reprises sur une affiche publicitaire. C’est un projet d’un budget de 50 millions de dirhams, réalisé par Al Omrane, groupe immobilier à la ville de Meknès, au cours de la période 200-2007. Il avait concerné 11 Ksar totalisant 2500 familles dans quatre villes principales du Tafilalet : (Targa, Oultguir, Amzouj, Inegubi, Ait Ba Moha) dans la ville d’Errachidia (Jerana, El Maadid) dans la ville d’Erfoud, (El Fida, My. Abdelkarim, Abou ‘am) dans la ville de Rissani et Ksar (Goulmima) dans la ville qui porte le même nom


Conçues généralement selon une vision interventionniste, ces opérations de "première génération" se sont malheureusement heurtées à plusieurs contraintes d'ordre conceptuel, technique et administratif dont voici les plus importants :


- L'adoption d'une approche d’intervention directive et trop techniciste sans aucune considération pour la participation effective des populations aux projets de réhabilitation;
- Déficit en matière de savoir technique et de ressources humaines à cause de la non implication des artisanats locaux aux travaux de restauration;
- Rigidité du cadre juridique relatif à la conservation du patrimoine culturel,


Le dernier projet qui avait concerné la restauration des 11 Ksar du Tafilalet a fait objet de très vives critiques de la part des associations locales et des services du Ministère de la culture à la province d’Errachidia, où j’avais travaillé personnellement jusqu’au mois de septembre 2005, c'est-à-dire pendant les 5 premières années du projet. Tout d’abord, le projet fut inscrit dans le cadre du programme national de lutte contre l’habitat insalubre. C’est la raison pour laquelle il a été confié au groupe Al Omrane connu au départ sous le nom de l’Agence Nationale de lutte contre l’Habitat Insalubre (ANHI). Intégrés dans la logique de la restructuration de l’habitat périurbain et de la résorption des bidonvilles, les Ksour étaient considérés en tant qu’habitat précaire, insalubre et périphérique et non en tant que patrimoine culturel à requalifier ou capital archéologique et historique à revaloriser ou mode de vie socioéconomique à consolider. Au nom de l’amélioration des conditions du logement des populations défavorisées, l’intervention du Groupe Al Omrane, grand spéculateur immobilier et producteur du logement en béton armé, le projet de restauration des Ksour du Tafilalet n’a pas aboutit aux objectifs espérés d’une opération de restauration du patrimoine digne de ce nom. A la vision réductrice de ce projet, s’ajoute le fait que les services du Ministère de la Culture, compétents en matière de la conservation du patrimoine, n’ont été sollicité qu’à titre consultatif sans aucune influence sur le suivi des démarches du travail ou le contrôle des chantiers de restauration.


b. Réflexion autour de la réhabilitation des Ksour


Aujourd’hui les oasis sont intégrées dans les circuits de l’économie du marché. La migration vers les pays de l’Union européenne continue à injecter d’importantes ressources financières dans le secteur du bâtiment, la majorité des populations locales adhère à un mouvement effervescent de construction en béton armé et refusent de continuer à vivre dans les Ksour devenus sans aucun lien avec les normes actuelles du confort. A défaut d’en comprendre les déterminants, les contraintes et les enjeux, la réhabilitation des Ksour demeurera un vœu pieux. Symbole d’insalubrité et surtout de régression sociale, les techniques traditionnelles de construction sont petit à petit rejetées. Le béton, l’acier et le verre sont substitués à la brique de terre, au pisé, aux rondins du palmier et aux roseaux. Ce qui était « l’art de bâtir » traditionnel ne fait plus le poids, sa valeur est devenue trop médiocre et son image se détériore. Sur la terre des Ksour, l’architecture de terre est condamnée semble-t-il à disparaître.


L'habitat extramuros s'est multiplié, la ruine, l’éclatement et l’abandon des maisons du Ksar se sont amplement accentués créant parfois des situations quasi-urbaines. L’expérience a démontré qu’une politique de conservation du patrimoine architectural fondé sur la mise à neuf des bâtiments, le colmatage des fissures et le renouvèlement des enduits, n’est pas en mesure de redresser cette situation. Dans les expériences à venir, il serait souhaitable de mettre en place une véritable coopération intersectorielle entre le Ministère de la culture et tous les services et acteurs liés à la réhabilitation de l’habitat traditionnel. Il serait intéressant de réhabiliter les Ksour de manière à offrir aux populations des espaces urbains collectifs à vocation sociale, culturelle, éducative et récréative et des compléments de revenus par des aménagements destinés à l’amélioration des conditions de vie.


Associer les efforts de restauration purement technique à une réhabilitation sociale, culturelle et environnementale redonnerait aux Ksour la cohérence fonctionnelle, urbanistique et la qualité architecturale et paysagère qu’ils sont en train de perdre. La stratégie de sauvegarde des Ksour consiste en l'élaboration d'un Plan Directeur comprenant des orientations et des directives globales de sauvegarde et de mise en valeur qui situent les Ksour dans leur réalité socio-économique, écologique, historique et culturelle, et qui prévoit leur mise à niveau et la relance de leur dynamisme d'auto développement sans se borner uniquement à la restauration des échantillons du passé pour des finalités d’attractivité touristique. On ne sauvera les Ksour et leur architecture ni en obligeant les gens à donner à leur habitations une apparence traditionnelle ni en transformant certains bâtiments remarquables en pôles d’attraction touristique, encore moins en organisant la récupération de quelques demeures par des instances nationales et internationales. Tant que l'on perçoit ce patrimoine d'un point de vue exotique et folkloriste, il sera difficile de le sauvegarder. La folklorisation de l'habitat et de l’architecture des Ksour et les tentatives de sauvegarde sans prise en considération des préoccupations des populations et leurs attentes n'est qu’une manière de précipiter leur destruction.


Conclusion
Malgré la diversité de l’habitat traditionnel dans les palmeraies du Sud-est Marocain, force est de constater que le Ksar, dans sa version dégradée actuelle, est voué à la disparition car il est devenu synonyme de pauvreté pour les populations qui y résident encore. Certes, il existe encore des Ksour occupés mais c'est parce la situation économique de leurs occupants ne leur permettent pas de se faire construire une nouvelle maison en dehors du Ksar. Il est malheureux que la survie des Ksour, composante essentielle de l’identité culturelle marocaine, maghrébine et africaine, soit liée à la pauvreté et à la précarité dans laquelle vit une frange de la société oasienne. Et il est plus malheureux encore de dire que les Ksour subsisteront tant qu'il y aura des populations en dessous du seuil de pauvreté.

Bibliographie

(1) Gsell (S.), Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, Tome 1, page 5, Librairie Hachette, Paris, page 5
(2) Laoust (E.), "L'habitat chez les transhumants du Maroc central : l'Ighrem", in Hésperis, vol. XVIII, fasc.2, 1932, p.164-165.
(3) Ch. De Foucauld, Reconnaissance au Maroc, p.293
(4) Meunié (D.J), Architecture et habitat du Dadès (Maroc présaharien), lib. Klincksiek, Paris, 1962, P.93
(5) Voir pour ce point de vue Meunié (D.J), 1962, op.cit, P.96
(6) Selon la description de Abd Allah Abou Ubayd Al-Bekri (1040-1094), Sijilmassa était une ville garnie d’une muraille protectrice « percée de douze portes, dont huit en fer » ! Elle était aussi « entourée de faubourgs ; dans l’intérieur on voit de très belles maisons et des édifices magnifiques ; elle possède un grand nombre de jardins. La partie inférieure de la muraille qui l’entoure est en pierres, et la partie supérieure en briques ». Voir Abd Allah Abou Ubayd al-Bekri, Description de l'Afrique septentrionale (Ed. revue et corrigée.) trad. par Mac Guckin de Slane. 1913, page 282 et s.
(7) Voir Meunié (D. Jacques), Architecture et habitat de Dadès : Maroc présaharien, Librairie Klincksienck, Paris, 1973.
(8) Voir Terrasse (Henri), Kasbas berbères de l’Atlas et des oasis, éd. Les Horizons, Paris, 1938.

 

 

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