MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
 
 
   

Morched Chabbi , Urbaniste

Introduction

L'évolution des grandes villes a, souvent, été analysée d'un point de vue quantitatif ou spatial. Les approches anthropologiques ou socio-urbaines de la ville ne sont pas nombreuses et nécessitent un matériau de recherche abondant et des observations pluridimensionnelles. De ce point de vue, Tunis reste une ville sous-analysée et la compréhension de son évolution est tributaire de la connaissance des modes de décomposition, et de recomposition des groupes sociaux et leur intégration dans l'espace urbain.
Territorialités et centralité constituent un champ à partir duquel il est possible d'analyser le problème de l'appartenance d'une population par rapport à des référents identitaires et par rapport à la citadinité.
Cet essai vise, à partir de la notion de territorialité, c'est-à-dire l'insertion de groupes sociaux, sur une base identitaire au sein de l'espace urbain, à restituer l'évolution du Grand Tunis et à montrer en quoi ces territorialités induisent ou non des formes de ségrégation sociale. C'est, également, par rapport à l'évolution du centre et à sa consommation par les différents groupes sociaux que seront mises en évidence les particularités des mécanismes qui sous-tendent le fonctionnement et l'évolution du Grand Tunis.

Après une première partie consacrée aux particularités démographiques, urbanistiques et socio-économiques du Grand Tunis, nous analyserons, successivement, les différentes formes de territorialités en œuvre, dans la ville et leur évolution.
Le centre de l'agglomération et ses différentes composantes, ainsi que son évolution récente seront analysés par rapport aux pratiques et aux modes de consommation des groupes sociaux, occupant les différentes territorialités.
Enfin, l'analyse de ces mécanismes urbains permettra d'évoquer le problème de la citadinité.

1- LE GRAND TUNIS, REGION METROPOLITAINE

La stabilisation urbaine de la population

La structure urbaine de l'agglomération est organisée autour de la Médina et de la ville coloniale, qui représentent le centre de l'agglomération, ainsi que des zones d'habitat composées de quartiers résidentiels concentrés au Nord de l'agglomération, les zones d'El Menzah, des quartiers de moyen standing localisés au Sud et à l'Ouest, et des quartiers irréguliers réhabilités et localisés au sud et à l'Ouest de l'agglomération, tels qu'Ettadhamen ou encore Sidi Hassine Séjoumi.

Ville de 120.000 habitants au début du siècle, Tunis représente, en 1994, une agglomération de 1.828.000 habitants et occupe une surface urbanisée de 18.000 hectares. Administrativement, elle regroupe trois Gouvernorats1, qui s'étendent sur 360.000 hectares.

Après avoir connu un taux de croissance annuel moyen de l'ordre de 3% entre 1966 et 1984, Tunis a vu s'infléchir sa croissance au cours des 10 dernières années, avec un taux de croissance de l'ordre de 2,67% entre 1984 et 1994. Cet infléchissement de la croissance urbaine du Grand Tunis traduit, à la fois, une baisse de la fécondité et un ralentissement de l'exode rural.
La baisse de la fécondité résulte de la politique de planification des naissances, entreprise en Tunisie depuis les années soixante. Tandis que le ralentissement de l'exode rural est lié à la stabilisation de la population consécutive à l'accession à la propriété du logement à une vaste échelle, puisque les propriétaires représentent, selon le recensement de 1994, 78,3% en Tunisie.

Les institutions d'aménagement et d'équipement

Les mutations et les transformations survenues dans la région de Tunis datent du début des années soixante-dix. Cette période s'est caractérisée, du point de vue institutionnel et socio-économique, par la mise en œuvre d'une politique d'équipement qui a imprimé une série de transformations à l'agglomération. En effet, au cours de cette période, ont été mises en place des institutions chargées d'équiper et d'aménager la capitale et le pays. Ainsi, c'est à partir de 1974 que furent créés le District de Tunis, agence de planification urbaine du Grand Tunis, les agences foncières d'habitat, industrielle et touristique, ainsi que l'Office National d'Assainissement et d'autres établissements publics.
Le District de Tunis a défini une série d'options et d'actions structurantes. D'autres opérateurs, tels que l'Agence Foncière d'Habitation (A.F.H.) et la Société Nationale Immobilière de Tunisie (S.N.I.T.), ont contribué à donner à la capitale sa physionomie actuelle. Du point de vue de l'habitat, de nouveaux instruments et opérateurs ont permis de développer des programmes en faveur des classes moyennes et de certaines strates populaires. Ainsi, l'A.F.H. a développé, dans le Nord, les quartiers d'El Menzah et d'El Manar, tandis que dans le sud de l'agglomération, elle a impulsé le développement d'El Mourouj, qui est appelé à accueillir, à terme, 150 000 habitants.
En matière d'infrastructures et de transport ont été mis en œuvre le Schéma Directeur Routier et le Schéma d'Assainissement, qui, avec cinq stations d'épuration dans le Grand Tunis, a mis un terme au rejet d'eaux usées brutes dans le Lac de Tunis.

L'amélioration de la circulation et des transports


En matière de transports, la réalisation du métro léger à la fin des années soixante-dix et son parachèvement au cours des cinq dernières années ont permis une notable amélioration des conditions de transport. S'étendant sur trente-deux kilomètres et comportant trois lignes, le métro de Tunis transporte annuellement quatre-vingt-dix millions de voyageurs, et contribue à l'amélioration des conditions de transport et de mobilité de la population du Grand Tunis. Le métro a ainsi favorisé le fractionnement de l'hypercentre et la constitution de plusieurs pôles centraux, tels que la zone de Montplaisir ou de Cité Jardins.
Par ailleurs, d'importantes opérations de rénovation, telles que l'opération de l'avenue Mohamed V, devenue le centre abritant les sièges de banques,ou encore les opérations de la Hafsia et de Bab Souika, en Médina, qui ont contribué à la restructuration du centre historique, ont imprimé un caractère nouveau au centre de l'agglomération. Ainsi, les opérations de la Hafsia et de Bab Souika ont contribué à amorcer un retour de la population vers la Médina, à un moment où la péri-urbanisation apparaissait comme une tendance irréversible.

Mutation et différenciation des espaces


Dans le centre "européen", l'opération de l'avenue Mohamed V, destinée aux banques, a favorisé le glissement des fonctions centrales vers le Nord, et a imprimé un caractère polynucléaire au centre de l'agglomération.
Ainsi, au cours des vingt dernières années, la politique de l'habitat, la planification spatiale, ainsi que les actions structurantes ont été définies dans un cadre de cohérence du développement de l'agglomération, le Plan Régional d'Aménagement (P.R.A.), élaboré par le District de Tunis. Néanmoins, l'un des dysfonctionnements majeurs de l'agglomération a été, sans conteste, la constitution et le développement d'une nouvelle périphérie d'habitat spontané. Composée, en majorité, de populations provenant de la ville de Tunis, cette nouvelle périphérie a été générée par les migrations résidentielles, à l'intérieur du Grand Tunis.
Les migrations résidentielles s'opèrent à partir de trois types de quartiers, la Médina, les gourbivilles et les cités de recasement. La Médina, avec une population de 140 000 habitants, en 1975, a perdu près de 30 000 habitants entre 1975 et 1984. en 1994, les résultats du recensement général de la population et de l'habitat, indiquent que la Médina totalise 100 000 habitants. Les densités qui étaient en 1975 de 500 habitants à l'hectare, ne sont plus en 1994, que de 370 habitants à l'hectare. Cette dédensification illustre les mécanismes de migration résidentielles, qui ont cours à Tunis, et dont il est attendu que l'intensité s'infléchisse au cours des prochaines années.
Les gourbivilles, surdensifiés en 1975, avec une occupation moyenne de sept personnes par logement, ont connu un desserrement important de populations, et l'occupation par logement y est aujourd'hui de l'ordre de 5,2 personnes. Enfin, les opérations publiques, dénommées en 1960 "cités de recasement" qui représentent une dizaine d'opérations à Tunis, ont également connu une diminution des populations de sous-locataires, puisque les densités d'occupation qui étaient en 1975 de 6,5 personnes par logement, ne sont plus en 1994 que de 5,1 personnes par logement. Or, ces populations, bien que disposant d'un niveau minimal d'épargne, n'ont pas trouvé de logements adaptés à leurs ressources.

Accès à la propriété et nouvelle périphérie urbaine


Ce phénomène illustre l'inadéquation de la politique d'habitat des années soixante-dix par rapport aux besoins du plus grand nombre. C'est de la rencontre d'une épargne, qui n'a pas trouvé à s'investir, et d'un marché offrant de petites parcelles à bâtir (150 m2 en moyenne), que naîtra la nouvelle périphérie alimentée par les mécanismes de migration résidentielle, de desserrement du centre-ville et des zones péri-centrales.
Ainsi, la formation de la nouvelle périphérie n'est pas liée à une explosion démographique, mais à des processus de redistribution de la population dans l'espace urbain tunisois. Cette péri-urbanisation a entraîné un étalement considérable de l'urbanisation, un grignotage d'espaces agricoles riches, ainsi qu'une sous-densification à l'échelle du Grand Tunis, la densité moyenne à l'hectare, après avoir été de 110 habitants en 1975.
La physionomie du Grand Tunis, outre le développement de la nouvelle périphérie populaire, a été ainsi transformeé par l'extension de quartiers résidentiels, regroupant des classes moyennes aisées. Ces quartiers aisés, concentrés au Nord de l'agglomération, ont été aménagés par des organismes publics, tels que l'A.F.H. et la S.PRO.L.S., et des promoteurs privés. Ils ont permis d'amorcer, au sein du Grand Tunis, l'intégration d'une petite bourgeoisie citadine ou villageoise dans une zone de l'agglomération, devenue socialement valorisée.
Les quartiers nouveaux d'El Manar et d'El Menzah, où résident des universitaires, des professions libérales et des hauts cadres de l'Etat, constituent un type d'habitat qui a bénéficié de multiples formes d'aides de l'Etat (prix du terrain inférieur au prix du marché, crédits bonifiés, etc.)
Au moment où la politique de logements pour les classes moyennes favorisait, au cours des années soixante-dix, ce type d'habitat, l'Etat a engagé la réhabilitation des quartiers irréguliers anciens et récents. C'est pourquoi, les quartiers d'habitat spontané n'ont pas été des sanctuaires de marginalisation, leurs habitants étant, d'une part, intégrés par l'emploi et ayant, d'autre part, bénéficié d'une vigoureuse politique de réhabilitation et d'équipement menée par l'Etat2.
Les éléments de repérage de l'organisation de l'espace urbain du Grand Tunis ayant été ainsi posés, quelles sont les différents formes de territorialités en œuvre dans la ville, ainsi que l'évolution des composantes du centre de l'agglomération?

2- TERRITORIALITES ET CENTRALITES

Les territorialités prédominantes


L'intégration à la ville s'opère par le biais du travail, des liens sociaux et de l'accès à l'espace public. Ces conditions d'intégration ne sont pas toujours réunies pour le migrant rural, fraîchement débarqué en ville. De ce fait, l'individu ou le groupe fragilisé, afin de minimiser les risques de marginalisation, tend à s'insérer dans des structures communautaires.
La recherche d'une recomposition des structures communautaires sur une base territoriale, qui prend la forme d'un regroupement par origine, notamment dans un quartier ou un sous-quartier, des différents groupes sociaux, illustre la constitution de ce que nous avons appelé "des territrorialités".

Base communautaire et mécanismes d'intégration
Comment ont été constituées ces territorialités et quelle est la genèse de l'intégration à la ville, sur une base communautaire?
Au début du siècle, deux cas de communautés originaires du sud tunisien offrent des exemples illustratifs de recomposition de communautés dans certains quartiers de la Médina.
Ainsi, la communauté des M'taouas, originaire de Metouia, localité du sud tunisien proche de Gabès, présente un exemple remarquable d'intégration urbaine sur une base communautaire. Concentrés dans le quartier de Tronja, contigu à la Médina centrale, ils sont parvenus à constituer une amicale, une équipe sportive et ont un café où ils se rencontrent.
Les enterrements sont pris en charge par l'amicale, et certaines manifestations sont l'occasion de réactiver et de resserrer les liens de cette communauté.
La scolarisation et la mobilité sociale, intervenues depuis une vingtaine d'années, ont entraîné des mécanismes de différenciation au sein de cette communauté et cette territorialité s'est plus ou moins distendue, puisque l'abandon de la Médina, a été rendu possible par le développement de nouveaux quartiers résidentiels.
Cet exemple montre que le processus de territorialisation urbaine est ancien à Tunis et qu'il ne constitue pas un cas unique. A l'instar de la communauté des M'taous, la communauté berbère de Douiret s'est installée en Médina centrale, non loin de la Kasbah. Avec la mobilité sociale, qui a généré des processus de différenciation et de stratification sociales, cette communauté a connu, également, les mêmes évolutions que le M'taouas, entraînant sa migration vers d'autres quartiers de la ville.
Les migrations résidentielles vers les quartiers de moyen standing ne sont pas toujours synonymes de relâchement ou de disparition des liens communautaires. Ainsi, la communauté Jerbienne, originaire de l'Ile de Jerba, occupant traditionnellement le secteur commercial en Médina centrale, à proximité des souks, s'est réinstallée au lendemain de l'Indépendance à Tunis-sud, dans un lotissement dénommé "Bellevue".
Il s'agit, dans ce cas, de la reconstitution dans un nouveau cadre urbain, de la territorialité antérieure. Cette installation s'est effectuée à la suite du départ massif des Français. On estime qu'entre 1956 et 1961, plus de 100 000 Français ont quitté la Tunisie et une majorité d'entre eux ayant vendu, parfois à bas prix, leurs logements. La communauté Jerbienne, de par ses occupations commerciales et compte tenu de sa solvabilité, a saisi l'opportunité pour racheter ces logements et s'installer dans le quartier de Bellevue.

Anciennes et nouvelles migrations résidentielles
Ces migrations résidentielles de la Médina vers les nouveaux quartiers sont anciennes, puisque, au lendemain des années trente, les Beldis, citadins tunisois, ont commencé à quitter la Médina pour s'installer dans les nouveaux lotissements de France-ville, de Cité Jardins, Mutuelleville, Carthage et La Marsa, qui étaient des lotissements localisés dans l'espace péri-central de Tunis,ou en banlieue.
Pour les faubourgs Nord et sud de la médina, servant traditionnellement de structures d'accueil aux migrants ruraux, la vague de déplacements résidentiels s'est opérée, au lendemain de l'indépendance, vers l'Ouest (saint-Henri, Le Bardo) à partir du faubourg de Bab Souika et vers La Côte Sud (Radès, Hammam Lif) à partir du faubourg de Bab Jazira.
Cette première vague de migrations résidentielles s'est produite entre 1956 et 1962, puis en 1975 s'est déclenchée la seconde vague de déplacements résidentiels. En effet, après l'occupation du parc logement consécutif au départ des Français, Tunis connaîtra, du fait de la déstructuration des campagnes par les coopératives, un fort exode rural qui sera absorbé par la Médina et les gourbivilles.
La surdensification de ces deux systèmes d'habitat atteindra des niveaux records, au cours des années soixante, du fait, d'une part, de la crise du logement et, d'autre part, de l'orientation étatiste de l'économie.
La crise de 1964, ayant entraîné la dévaluation du dinar, a correspondu à l'exigence exprimée par le F.M.I. de supprimer les dépenses improductives, parmi lesquelles figurait, en bonne place, le logement. A partir de 1965, un coup de frein fut donné aux réalisations en matière de logement, aggravant singulièrement les conditions d'habitat de la population de la capitale. En outre, cela eut comme effet de stabiliser la population, durant plus d'une décennie, dans des conditions d'habitat assez difficiles.
Au cours de la première moitié des années soixante-dix, lorsque les instruments de la nouvelle politique de l'habitat furent mis en place et lorsque l'étau du contrôle politico-administratif se dessera, des opportunités nouvelles favorisèrent le développement de l'habitat spontané. Une vague de déplacements résidentiels entraînera l'occupation de la nouvelle périphérie par les catégories populaires et la petite bourgeoisie. L'occupation des nouveaux quartiers résidentiels sera le fait des nouvelles classes moyennes en voie de formation.

Structures communautaires, demande sociale et territorialités populaires
En périphérie, le développement du quartier d'Ettadhamen (150 000 habitants), ou celui de Hrayria (120 000 habitants), s'est opéré dans la zone Ouest de Tunis à la faveur de l'accaparement des terres domaniales non immatriculées, par des lotisseurs clandestins.
Cette seconde vague de migration résidentielle est, principalement, le fait de néo-citadins, issus de la campagne et dont le séjour à Tunis a été en moyenne de 10 ans. Ayant assuré leur intégration, à la fois, par le travail et par l'insertion au sein de quartiers à forte structure communautaire, leur déplacement dans les nouveaux quartiers, pour acquérir une parcelle et construire un logement, a été facilité par des réseaux communautaires.
Tant au niveau de l'information sur l'existence de terrains à construire, qu'au niveau du financement du logement et de sa construction, ces néo-citadins s'appuient et recourent à des réseaux de parenté. Il n'est donc pas surprenant de constater que leur implantation s'effectue dans des zones où plus de 30% des voisins ont des relations de parenté3. Parfois, le regroupement s'effectue sur des bases régionales. Ainsi, dans les quartiers périphériques situés à l'Ouest du Grand Tunis, les ménages originaires du Nord-Ouest tunisien représentent près de 63% des migrants résidant dans les quartiers périphériques de cette zone du Grand Tunis.
Certains quartiers d'habitat spontané, situés dans la zone Sud de Tunis, se constituent à partir d'une communauté tribale unique, c'est notamment le cas du quartier M'thalith, du nom d'une tribu de la Tunisie du Centre-Est4.
Ces recompositions de structures communautaires au sein de la ville, sont des formes de territorialisations qui permettent l'intégration sociale du néo-citadin. La territorialisation génère un type de rapport particulier à l'égard de l'Etat. Comme l'indique Henri Coing, ces habitants se comportent comme s'ils avaient une créance sur l'Etat, leurs revendications étant focalisées sur l'équipement du quartier en infrastructures. Ces revendications portaient, principalement, sur l'équipement des quartiers en électricité, en eau potable, ainsi que sur l'assainissement et l'aménagement de la voirie.
Entre 1975 et 1985, nous avons observé comment ces territorialités ont permis, sur la base des différentes formes de solidarités, de trouver des canaux de transmission, notamment les cellules du Parti Socialiste Destourien pour acheminer les revendications de la population, qui a vu ses demandes satisfaites, puisque certaines quartiers ont fait l'objet de projets de réhabilitation et ont été, en grande partie, équipés et aménagés.

Micro-territorialités et classes moyennes


Parallèlement à ces territorialités populaires, il existe d'autres formes de territorialités, assurant l'intégration des classes moyennes par le logement, conçu comme élément de marquage du statut social.

De nouvelles formes de recomposition sociale
Ainsi, l'exemple de la série de quartiers d'El Menzah, situés au Nord de Tunis et où le promoteur n'a pas hésité, pour des raisons commerciales, à les identifier par des numéros allant d'El Menzah 4 jusqu'à 9 puis à 9A et 9B.
Il a, ainsi, répondu à une attente des classes moyennes, dont la mobilité est synonyme d'installation dans un quartier socialement valorisé, notamment par l'accès aux quartiers d'El Menzah5. Cet accès a été relativement aisé, parce que la mobilisation et l'aménagement du sol à bâtir ont été réalisés, à grande échelle, par un organisme public ayant vocation d'aménageur foncier6 et à des prix inférieurs aux prix du marché. Cette offre foncière "compensée" a permis à différents groupements professionnels d'acquérir des terrains aménagés et d'y construire, grâce à de multiples formes de financement, des logements résidentiels.
A l'inverse des quartiers populaires, la territorialisation ne s'est pas opérée sur des bases communautaires, mais sur des bases corporatives et professionnelles7. Ainsi, il existe dans les quartiers d'El Menzah et d'El Manar, le quartier des universitaires, des médecins, des juges, etc.
Mais cette modalité d'intégration des classes moyennes est liée à la mobilité sociale rapide, qui a caractérisé l'évolution de certains groupes sociaux aux cours des vingt dernières années.
Cette mobilité a été favorisée, notamment, par la généralisation de l'enseignement et le rôle joué par l'éducation dans l'amélioration du statut social.Les encouragements consentis, par ailleurs, à l'industrie et au tourisme ont favorisé, également, cette évolution. Issues en majorité de milieux villageois ou des villes littorales, ou encore du milieu rural, ces strates sociales ont opéré une migration de promotion vers Tunis, et se sont installées généralement dans les faubourgs de la Médina ou en ville européenne, ou encore dans les lotissements H.B.M8. réalisés du temps de la colonisation. Accédant à des nouveaux statuts sociaux, ils ont pu ainsi bénéficier des programmes de logements mis en œuvre par l'Etat au profit de différentes strates des classes moyennes et plus particulièrement en faveur de différents groupements professionnels, au cours des années soixante-dix et quatre-vingt.

Regroupement professionnel et micro-territorialités
La migration résidentielle vers les quartiers d'El Menzah a correspondu à la mutation intervenant au plan socio-professionnel pour ces catégories sociales en gestation.
Ainsi, l'opérateur public, qui a aménagé l'opération, a compris tout le parti promotionnel qu'il pouvait tirer en démultipliant les El Menzah et en les numérotant de 4 au 9B. En effet, habiter à El Menzah est devenu synonyme d'appartenance à une élite et à une catégorie supérieure. Même les universitaires, qui se sont pourtant distingués par leurs activités syndicales contestataires au cours des années soixante-dix, ont revendiqué le droit à l'accession à la propriété et ont été intégrés dans les ensembles d'El Manar et d'El Menzah, à la suite de la réservation, à leur profit, d'un lotissement.
Cet ensemble résidentiel, dont la population est, aujourd'hui, de l'ordre de 80 000 habitants9, a attiré d'importants équipements commerciaux inconnus avant 1980 à Tunis. C'est ainsi que des supermarchés, des supérettes, des restaurants, des "fast food" et des immeubles de bureaux y ont été érigés, permettant à cet ensemble de fonctionner comme un univers auto-suffisant.
Cette nouvelle forme d'urbanisation s'est ainsi édifiée sur des micro-terrotorialités structurées autour de groupements professionnels. La politique de l'habitat, reposant sur l'encouragement des regroupements professionnels a été favorisée à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, lorsque les pouvoirs publics estimaient utile d'opposer à la contestation sociale la multiplication et l'activation de différentes formes de corporatismes.
Ce modèle d'urbanisation, illustrant la constitution d'une classe moyenne recherchant les attributs de différenciation sociale, entraînera des transformations dans le fonctionnement du Grand Tunis par rapport au centre et aux composantes de l'espace central.

3- STRUCTURE, MUTATION DE LA CENTRALITE ET FONCTIONNEMENT
DE LA VILLE


Avant l'avènement du protectorat, la Médina était le centre économique, politique et social de la ville de Tunis.
La juxtaposition d'une ville européenne, à la fin du 19e siècle, ainsi que les bouleversements subis par le système des corporations artisanales et la constitution, en ville européenne, d'un pôle de décision économique et politique, achèvent de la réduire, vers les années trente, en un quartier en crise.

L'évolution du centre historique : la volonté de réhabilitation
Le déplacement du centre de gravité de la Médina vers la ville européenne prendra sa pleine expression, au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, du fait du départ des Beldis vers d'autres quartiers résidentiels et de l'afflux de migrants ruraux, qui donnent naissance aux gourbivilles ou s'installent en Médina, entraînant sa paupérisation et sa dégradation.
Au lendemain de l'Indépendance, Tunis est une ville de 560 000 habitants, dont le centre est dichotomique et dualiste, organisé autour d'une Médina dégradée et d'une ville européenne concentrant les principales fonctions tertiaires.
Il est vrai que la Médina a conservé, à la Kasbah, les principaux ministères et cette présence des instances gouvernementales et des principales administrations en Médina, a sans doute contribué à éviter la déliquescence totale de la ville historique. Toujours est-il que l'exode rural massif, intervenu au cours des années soixante, et la migration des citadins vers les nouveaux quartiers résidentiels, ont amorcé un processus de paupérisation et de dégradation de la Médina. Sa fonction économique, dont le support est l'artisanat, périclite et l'espace résidentiel y est de plus en plus surdensifié.
Au cours des années soixante, la ville européenne reste un pôle d'activités tertiaires et le centre de l'agglomération, ainsi qu'un quartier d'habitat important, mais on n'y décèle pas d'évolution importante,ou des transformations remarquables. A l'exception de la construction de quelques édifices, tel que l'Hôtel Africa ou encore l'aménagement d'un parc urbain sur l'emplacement d'un cimetière juif désaffecté, le centre de l'agglomération reste, jusqu'en 1975, relativement stable.
A partir de cette date, le Plan Régional d'aménagement a diagnostiqué les principales contraintes de fonctionnement du centre de Tunis et a défini des options à moyen et long termes pour l'équipement et l'aménagement du Grand Tunis.
Dans le centre, et notamment en Médina, a été engagé par l'Association sauvegarde de la Médina et sous la supervision du Ministère de l'Equipement et de l'Habitat, au cours de la seconde moitié des années soixante-dix, l'opération de rénovation de la Hafsia, aujourd'hui en voie d'achèvement, qui a permis de créer un complexe immobilier et commercial assurant la restructuration de cette partie centrale de la Médina.
Ont été également engagées, dans le faubourg Nord de la Médina, les opérations de Bab Sâadoun et de Bab Souika. L'opération de Bab Sâadoun, réalisée partiellement, a consisté à construire des immeubles, le long du boulevard ceinturant la Médina. Cette opération, qui comportait une deuxième tranche, n'a pas été achevée. En revanche, l'opération de Bab Souika a été une opération plus complexe, parce qu'elle a comporté la construction de deux tunnels réservés à la circulation automobile, et l'aménagement d'une place bordée par de nombreux équipements commerciaux, d'immeubles et de bureaux.
Avant l'opération de rénovation, la place Bab Souika était un lieu hautement symbolique pour les habitants de Tunis qui y fréquentaient, lors du mois de ramadan, les nombreux cafés ainsi que les célèbres cafés chantants, qui accueillent des vedettes de la danse et de la chanson, au grand plaisir des nombreux noctambules.
Cette place, qui était le point de jonction entre la Médina centrale et le faubourg Nord, connaissait, néanmoins, de multiples dysfonctionnements liés à la congestion du trafic et aux conflits entre flux véhiculaires et flux piétons.
L'aménagement de cette zone a été vécu comme un traumatisme par les habitants de Bab Souika, mais a introduit, sans grand dommage pour le tissu historique, une nouvelle fonctionnalité et limité les dysfonctionnements inhérents à la circulation et au trafic.

La migration des fonctions tertiaires
Dans la ville européenne, les opérations de rénovation ont intéressé les zones de Mohamed V, Montplaisir, Tunis-centre et les Berges du Lac. A l'exception de Tunis-centre, situé dans l'hypercentre, les autres opérations ont favorisé le glissement des fonctions tertiaires vers le Nord et vers l'Est.
Si la zone de Mohamed V a permis d'accueillir des sièges de banques, Montplaisir a accueilli des sièges de différentes catégories de sociétés, notamment des entreprises publiques et des sociétés de bâtiment et de travaux publics.
Par ailleurs, l'opération du Lac de Tunis a nécessité la restauration du Plan d'eau à la suite de la mise en place d'un système d'assainissement comportant 4 stations d'épuration dans le Grand Tunis, mettant fin ainsi au rejet des eaux usées brutes dans le Lac. La restauration du Lac de Tunis, a aussi permis le développement d'un projet urbain sur les berges, édifié sur 1600 hectares de terrain gagnés sur l'eau.
Le programme de cette opération a prévu la réalisation de 4,9 millions de m2 de plancher, dont 1 million de m2 de bureaux et 3,9 millions de m2 de plancher réservés aux logements, l'objectif étant de dédoubler vers le Nord-Est, le centre de Tunis. Toutefois, les contraintes du marché immobilier ont très vite montré les limites d'une telle vision, puisque le programme initial a été révisé à la baisse et le rythme de réalisation s'est avéré beaucoup plus modéré que celui prévu par les promoteurs du projet. Par ailleurs, il convient de rappeler que la problématique du centre, telle qu'explicitée par les aménageurs, prévoyait le délestage de l'hypercentre, son décongestionnement et son dédoublement par des pôles secondaires dans les zones Ouest, Nord et Sud de Tunis.
En tout état de cause, à partir de la première moitié des années quatre-vingt et concomitamment avec le développement des quartiers résidentiels au Nord de l'agglomération, le centre de Tunis, structuré autour de la Kasbah et du centre-ville européen, subit des transformations, entraînant le glissement des fonctions tertiaires vers le Nord.
L'entrée en service du métro léger² à partir de 1982, en améliorant la mobilité de la population, va accélérer la fragmentation et la polynucléarisation du centre-ville. En effet, après les évolutions intervenues en périphérie et dans les quartiers résidentiels, l'agglomération connaît, à partir des années quatre-vingt, une fragmentation de sa centralité qui illustre la différenciation des modes d'intégration des différentes catégories de la population dans la ville.

4- TERRITORIALITES ET CONSOMMATION DU CENTRE

Centralité commerciale populaire et territorialités

La Médina de Tunis n'a pas échappé aux mécanismes de dédensification du Centre et à la migration résidentielle qui ont conduit à la constitution de la nouvelle périphérie urbaine.
Bien avant ces transformations, la Médina, sous l'effet de l'exode rural, a connu un processus de décomposition-recomposition sociale qui a entraîné la transformation d'une partie de l'espace commercial en pôle commercial populaire, spécialisé notamment dans la friperie et les articles ménagers.

La double logique d’insertion : celle de la nécessité et celle et celle de la fonction symbolique

Une partie des souks de Tunis, face à la crise qui a affecté l’artisanat, n’a dû son salut qu’à sa transformation en activités liés au tourisme. L’autre partie a rempli des fonctions traditionnelles de centre commercial populaire, destiné aux habitants des périphéries sous-équipées. Avec le glissement des fonctions tertiaires vers le Nord et la constitution de nouveaux pôles commerciaux dans les quartiers résidentiels, la fonction du pôle commercial populaire de la Médina s’est renforcée, tout en s’autonomisant.
Ainsi parallèlement à la rénovation des quartiers de la Hafsia et de Bab Souika, on a assisté au développement des activités commerciales et plus particulièrement de la fripperie, dont le quartier de la Hafsia est devenue la plaque tournante, non seulement à l’échelle de la zone centrale, mais également à l’échelle de l’ensemble de l’agglomération.
L’amélioration des conditions de transport, intervenue au cours des cinq dernières années à Tunis, a favorisé l’accessibilité par rapport aux centralités commerciales du Grand Tunis, entraînant paradoxalement une spécialisation de la Médina comme zone commerciale pour les strates populaires.
Une enquête, comportant des questions sur la fréquentation du Centre par les habitants de la nouvelle périphérie 11, a mis en évidence la dualité des comportements des habitants de la périphérie, illustée par deux logiques distinctes.
Il existe une logique de la nécessité qui contraint les habitants à procéder à leurs achats en Médina, alors que la fréquentation de la ville européenne n’obéit pas à une logique de la nécessité, mais à une fonction symbolique, compte tenu du caractère prestigieux et démonstratif du centre « européen ».
Pour reprendre l’expression de P.H Chombart de Lauwe, il y a une absence de convergence entre « un comportement de préoccupation » et « un comportement d’intérêt libre »12.
C’est-à-dire que l’utilité et la nécessité économiques imposent aux populations de repérer la Médina comme centre de l’agglomération. En revanche, tout ce qui a trait aux loisirs favorise la perception de la ville européenne, comme centre d’agglomération.
Ce même comportement dualiste se retrouve par rapport aux nouvelles centralités commerciales des Berges du Lac ou du quadrilatère des quartiers d’El Menzah.
Il est fréquent de rencontrer des familles d’origine populaire ou provenant de l’intérieur du pays, en promenade, découvrant les nouveaux espaces commerciaux, situés dans les quartiers résidentiels.
Mais, ces incursions ne sont que des découvertes fortuites : l’espace central auquel sont articulées structurellement ces populations reste la Médina et le réseau « soukier » et plus particulièrement ses composantes commerciales, tels que les souks de la Grana, de Sidi Mehrez ou encore de la Hafsia.

La prégnance des référents islamiques

La consommation de l’espace historique ne renvoie pas uniquement à l’espace commercial, puisque la médina représente un pôle d’emplois important, situé à cinq minutes de marche des points névralgiques de l’espace central la Capitale. De ce fait, la Médina reste un espace de référence socio-économique, sa fonction de référent culturel étant moins évidente.
Cette articulation entre territorialités, périphérie populaire et fonction économique spécifique de la Médina, est le fondement d’une néo-citadinité basée sur des référents islamiques et arabes.
Et ce n’est pas la Médina, en tant que cadre urbain arabo-islamique qui est le vecteur contribuant à la réactivation de ces valeurs, mais la nouvelle culture urbaine résultant d’une territorialité communautaire et de l’appropriation d’un espace central, économiquement spécifique, devenue pôle commercial populaire.
Cette culture néo-citadine illustre les territorialités communautaires, dont on a montré la prégnance, quant à la l’appropriation de l’espace historique fonctionnant comme pôle économique.
Ce n’est, sans doute, pas un hasard que l’islamisme politique et contestataire se soit appuyé sur des réseaux sociaux, organisés sur le mode des territorialités décrites dans la nouvelle périphérie du Grand Tunis, pour prétendre, à la fin des années quatre-vingt, à une certaine primauté sociale.

Nouvelles centralités et territorialités résidentielles

A cette culture néo-citadine s’opposent d’autres valeurs néo-citadines, illustrant la mobilité accélérée des classes moyennes. En effet, le développement de quartiers résidentiels a été concomitant avec la constitution des nouvelles classes moyennes, dont on a montré qu’une composante importante était issue d’un exode de mobilité, provenant de villages, de villes intérieures tunisiennes,ou encore du milieu rural.

L’émergence de nouvelles formes d’identification sociale
L’insertion de ces néo-citadins s’est structurée autour de la villa, moyen et symbole d’ascension sociale, la fonction d’habiter perdant son statut utilitaire pour recouvrer le sens d’une appartenance à un espace et à un groupe social privilégié.
Au-delà de l’espace du logement, le statut social se donne à voir par le mode de vie et les pratiques de consommation. L’un des attributs distinctifs du mode de vie de ces couches néo-citadines est, d’une part, l’automobile et, d’autre part, le souci de démonter que l’on appartient à une minorité de privilégiés. A cet égard, la fièvre qui secoue ces catégories de population, pour les objets vestimentaires signés, est l’une des manifestations les plus significatives de cette nouvelle exigence du paraître. Ces catégories, parce qu’issues initialement de strates sociales modestes et longtemps confinées dans des pratiques dictées par le contrôle social du village ou de la « houma » en Médina, perdent lors de leur installation dans les nouvelles micro-territorialités, le sens des impératifs de contrôle social, qui s’exerçaient sur elles, et qui conformait leur conduite par référence à certaines normes.
En effet, l’insertion dans les nouveaux quartiers résidentiels se traduit par l’adoption de nouvelles normes fondées sur une logique de hiérarchisation et de différenciation sociale.
L’un des attributs de cette différenciation sociale est précisément les nouveaux pôles commerciaux, qui donnent l’illusion de participer à un niveau et à un mode de consommation européens. Le supermarché, la galerie marchande ou la supérette sont autant de structures renvoyant à un mode de vie et de consommation, perçus et conçus comme « moderne ».
Une nouvelle culture urbaine submerge ainsi progressivement, ces néo-citadins en leur posant un impératif incontournable : donner l’illusion de participer à une logique consumériste, tout en affirmant un particularisme culturel par rapport au contexte culturel global.
Différenciation par les parlers, l’usage du français étant souvent prédominant, où la différence des signes ou des symboles occidentaux acheve de donner des attributs distinctifs à ces populations. De ce fait, tout comme l’inversion de sens qui se produit au niveau du logement, qui devient symbôlede différenciation sociale, le supermarché n’est plus uniquement conçu comme un équipement fonctionnel, mais devient un attribut d’un mode consommation ostentatoire.
Dans ces quartiers se constitue, actuellement, une nouvelle centralité commerciale sous la forme d’un triangle intégrant leurs pôles commerciaux et le nouveau quartier des Berges du Lac, où un nouveau complexe commercial dénommé « Lac Palace », est en passe de devenir au niveau des représentations un haut lieu du consumérisme. Il n’est pas rare de constater que d’autres catégories de population investissent ces espaces, non pour la consommation, mais pour y effectuer des promenades.
Pour les néo-citadins résidant dans ces nouveaux quartiers, que représente le centre-ville et plus particulièrement la Médina ?
Il n’y a pas d’études ou d’enquêtes sur la question, mais au hasard des conversations, on découvre que certains habitants limitent leurs déplacements au sein du triangle résidentiel précité, et avouent ne plus effectuer de déplacements vers le centre " européen ". Depuis plusieurs années, les pratiques de consommation de ces populations s’exercent exclusivement, au sein de l’espace résidentiel.

Modernisation et perception de l’espace historique : les deux formes de néo-citadinité

Ces catégories de population, parce que convaincues de participer à la « modernité » et d’en être les vecteurs, ignorent l’espace historique et plus particulièrement la Médina. En effet, son investissement par des catégories populaires en fait un espace répulsif, qui leur apparaît, en outre inésthétique parce qu'il est congestionné, son organisation ne comportant pas les attributs de l’ainsi nommée modernité.
Il est vrai qu’en lieu et place des pizzerias, des « fast food »et des supermarchés, existent des souks, des hammams, des gargottes et des magasins de fripperie.
Il est fréquent, lors de discussions avec des habitants de quartiers résidentiels d’écouter des avis tranchés sur la Médina, recommandant sa démolition parce qu’elle représente, selon eux, un espace contraignant pour la voiture. Ces avis péremptoires, qui illustrent les références difformes de leurs auteurs, montrent si besoin est, le caractère antithétique des cultures urbaines, support, de deux formes de néo-citadinités.
Si la néo-citadinité des classes moyennes se nourrit d’une appartenance à une hiérarchie sociale, celle des catégories populaires s’alimente de l’insertion communautaire et de l’identification à certaines valeurs et à certains espaces urbains spécifiques . Ces deux formes de néo-citadinité, si antithétiques dans leur genèse et leurs composantes, sont en œuvre dans des espaces urbains différenciés.
Cette démarcation entre espaces historique traditionnel et nouvelles formes d’extension de l’agglomération, annonce-t-elle la constitution d’espaces ségrégués ?
En d'autres termes, la mobilité sociale rapide, générée par la scolarisation massive est-elle source de disparités sociales, susceptibles d'entraîner des fragmentations sociales irréversibles au sein de l'espace urbain?
Ces différenciations de l'espace urbain ne nous semblent pas préfigurer des formes de ségrégations sociales urbaines. En effet, la particularité du modèle de développement social en Tunisie est qu'il a favorisé un développement assez large des classes moyennes, qui représentent, aujourd'hui, près de 60% de l'ensemble de la population. Ce modèle résulte d'un choix inhérent à l'idéologie de l'élite politique qui issue de la petite bourgeoisie citadine et des milieux villageois, a occupé cette position, grâce à sa mobilité sociale qui a été rendue possible par la scolarisation, et l'éducation.

Une double forme d'intégration en action dans la ville

Les systèmes de reproduction des classes moyennes par le logement ou d'autres commodités se sont toujours accompagnés d'une prise en compte des besoins des catégories populaires. C'est ce qui explique l'abandon, dès 1968, de la démolition des quartiers de gourbivilles et la mise en œuvre, dès 1978, de programmes importants de réhabilitation de quartiers spontanés13.
Cette volonté d'intégration sociale des catégories populaires, d'une part, et l'édification de quartiers résidentiels, d'autre part, est une constante dans les politiques urbaines en Tunisie . La cœxistence de ces deux formes d'intégration pour les classes et pour les couches populaires, a constitué l'un des modes de régulation sociale du développement urbain, en Tunisie. Ce type de régulation sociale interdit, dans les conditions actuelles, la constitution d'espaces urbains ségrégatifs, totalement étanches.

L'accessibilité des espaces urbains, quel que soit leur statut social, est possible pour toutes les catégories de population. Cette accessibilité, favorisée également par l'amélioration des conditions de transport et l'évolution de la mobilité, explique pourquoi des habitants provenant des villages ou des villes intérieures de la Tunisie ou encore de quartiers populaires, parviennent à investir des espaces luxueux chargés de symboles, pour y déambuler comme lieu de sociabilité. Bien évidemment cette accessibilité correspond à une incursion et ne saurait être assimilée à une appropriation.

CONCLUSION

Nous avons mis en évidence, dans cette présentation, l'évolution du Grand Tunis, à partir d'une ré-interprétation des formes d'intégration des différentes catégories de population à l'espace urbain. Ces mutations urbaines et la constitution de plusieurs formes de centralités illustrent les différentes pratiques d'appropriation de la ville, sous-tendues par des formes de néo-citadinité, alimentées et nourries par des cultures et des valeurs urbaines dissemblables.
Ce diagnostic ne permet pas, en l'état actuel de nos observations, de conclure à la constitution de formes ségrégatives d'organisation de l'espace, dans la mesure où l'accessibilité de ces différentes centralités reste encore possible. Toutefois, les perceptions dévalorisantes de l'espace historique par les néo-citadins résidentiels, ne préfigurent-t-elles pas une fragmentation de l'espace urbain et la constitution d'espaces ségrégués?
La réponse à cette interrogation n'est pas aisée et suppose une analyse prospective, que les observations actuelles ne permettent pas d'engager.

NOTES

1. Gouvernorats de Tunis, de l'Ariana et de Ben Arous.
2. On estime que près de 150 000 habitants des quartiers d'habitat spontané du Grand Tunis ont bénéficié des projets de réhabilitation engagés dès 1978.
3. Morched Chabbi, une nouvelle forme d'urbanisation dans le Grand Tunis : l'habitat spontané péri-urbain, Thèse de Doctorat en urbanisme. Université Paris-Val de Marne,
1986.
4. Quartier rebaptisé "Ennour" depuis 1981.
5. L'analyse est volontairement axée sur les quartiers d'El Menzah, parce qu'ils sont illustratifs de nouvelles formes de promotion des classes moyennes par le logement. Cela ne signifie pas qu'il n'existe pas d'autres quartiers de classes moyennes à Tunis.
6. Agence Foncière d'Habitat. A l'exception des ménages originaires de Sfax, qui se sont regroupés dans certaines micro-zones.
8. Habitation à bon marché.
9. Selon le recensement général de la population et de l'habitat de 1994.
10. A l'exception du Ministère des travaux Publics, installé dès la fin des années cinquante, en banlieue Nord, dans le quartier de "Cité Jardins".
11. Morched Chabbi, Thèse déjà citée.
12. P.H. Chombart de Lauwe, Pour une sociologie des aspirations, Denoel, Paris, 1969.
13. Cf. Morched Chabbi.Thèse déja citée

LISTE DES SIGLES UTILISES

AFH : Agence Foncière d'Habitat,
HBM : Habitation à Bon Marché,
PRA : Plan Régional d'Aménagement,
SNIT : Société Nationale Immobilière de Tunisie,
SPROLS : Société de Promotion des Logements Sociaux.

Pour citer cet article :

http://www.archi-mag.com/essai_15.php


Morched Chabbi ,1997, Evolution du Grand Tunis, territorialités et centralité in Mohamed Naciri et André Raymond (Dir) Sciences sociales et phénoménes urbain dans le monde arabe, Casablanca, Fondation du roi Abdul-Aziz Al Saoud


 

   
  
   
 
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