Jeudi dernier, c’est le directeur du Prix Aga Khan lui-même, Farrokh Derakhshani, qui est venu nous parler de cette institution au siège de l’Association de sauvegarde de la Médina de Tunis, à Dar Lassram. M. Derakhshani est architecte de formation. Il travaille depuis 25 ans dans l’équipe qui s’occupe de ce prestigieux prix.
Comment est décerné le Prix Aga Khan d’Architecture ?
Ce prix se distingue par un processus de sélection rigoureuse. Le comité de direction trace à chaque fois les grandes lignes pour le prochain cycle triennal.
Il choisit un jury international indépendant. Plusieurs centaines de projets pouvant porter sur des constructions contemporaines ou sur des travaux achevés d’habitat social d’aménagement du paysage, de conservation, de restauration ou de réhabilitation sont identifiés par nos nominateurs, des architectes, des journalistes, des universitaires basés un peu partout dans le monde. Une documentation complémentaire est demandée par la suite aux concepteurs. Après une présélection visant à retenir une trentaine de projets, nos experts effectuent des visites in situ pour interviewer les architectes et les utilisateurs. Ils exposent ensuite les résultats de leurs enquêtes au jury chargé de décerner en tout de huit à dix prix. Selon les projets, la récompense est partagée entre l’architecte, le maître d’ouvrage, l’entrepreneur, les artisans…
Le Prix Aga Khan 2007 a sélectionné neuf projets. La cérémonie de distribution des récompenses s’et déroulée le 4 septembre dernier dans la Tour de Petronas en Malaisie, un symbole de l’architecture du XXIe siècle.
Selon quels critères le jury choisit-il les projets lauréats?
Parmi les projets retenus cette année, il y a une école rurale, un gratte-ciel, un jardin, un marché, la réhabilitation d’une ville ancienne. Qu’est-ce qui les unit tous? C’est l’excellence de leur concept de départ. Le processus de sélection met également l’accent sur l’étroite collaboration entre les différentes parties du projet, sur l’utilisation des ressources locales dans les plans de construction et sur l’adhésion des populations à ces édifices, places publiques, squares, écoles… Une attention particulière est portée à l’utilisation novatrice de la technologie.
Au cours des derniers cycles, l’accent a été mis sur les nouveaux types d’architecture qui émergent dans le monde musulmane, des projets à grande échelle ou modestes, mais qui tracent de nouvelles directions pour l’architecture, la planification et l’aménagement de l’environnement.
Existe-t-il une architecture islamique spécifique?
Je réfute même le terme d’«architecture islamique». Parle-t-on en France d’un style franco-chrétien? Il me semble que ce sont les orientalistes qui ont cherché à caser les architectures du Moyen-Orient et du Maghreb dans une case bien définie. Je remplacerai ce terme par une architecture conçue pour les communautés musulmanes.
En 1989, le Prix a été décerné au siège de l’IMA signé Jean Nouvel. Nous avons à ce moment-là beaucoup moins récompensé la beauté du monument que l’image de modernité et de contemporanéité qu’a réussi à diffuser ce bâtiment chez ses utilisateurs. Le public arabe qui le fréquentait voulait en fait être associé à ce monde d’aujourd’hui. Même en restaurant des édifices du patrimoine, nous nous opposons à l’idée de les conserver comme dans une vitrine. Il faut adapter les projets aux besoins actuels. Dans la médina de Tunis, les bons exemples de monuments affectés en tant que restaurants, hôtels ou medersas sont nombreux. On y a introduit l’Internet, la climatisation, le chauffage. Il ne faut pas muséifier notre histoire.
D’autre part, réaliser une fausse imitation du passé, pasticher le patrimoine pour attirer les touristes se révèle souvent catastrophique. En fait, c’est l’authenticité qui attire les visiteurs étrangers. Par contre, on peut très bien être inspiré par des situations héritées du passé pour créer de nouveaux espaces.
Il est important de vivre pleinement notre temps. L’école rurale primée au Bangladesh a été bâtie en terre et en bambou. Ce n’est nullement une réplique d’une architecture ancienne. Mais plutôt une construction 100% contemporaine qui marie les technologies modernes aux matériaux locaux et s’adapte totalement à l’esprit des lieux.
Bientôt un mini-Dubaï émergera à Tunis. Quels conseils donneriez-vous aux architectes qui interviendront sur ce méga-projet?
Il ne faut pas que les architectes soient pris totalement par la rapidité du chantier. Dans les pays en développement, un grand problème persiste : souvent, le temps de la réflexion manque aux professionnels du bâtiment. Il existe peu de débat autour des grands projets. Et la population se trouve face au fait accompli.
On peut aussi s’interroger à ce propos : est-on dans le même contexte que Dubaï? Comment adapter l’idée du projet à la situation locale?
Après la Seconde Guerre mondiale, le courant moderniste a transposé les mêmes modèles de bâtiments un peu partout dans le monde, pensant que c’était là la meilleure façon de construire. Aujourd’hui, les édifices inspirés de cette école vieillissent très mal.
Olfa BELHASSINE / La Presse

Aga Khan Award
Prix Aga Khan d'Architecture
Liste des projets primés en 2007:
* Le Jardin Samir Kassir, Beyrouth, Liban
* La Réhabilitation de la Ville de Shibam, Yémen
* Le Marché Central, Koudougou, Burkina Faso
* L'Université de Technologies Petronas, Bandar Seri Iskandar, Malaisie
* La Restauration du Complexe Amiriya, Rada, Yémen
* La Tour Résidentielle Moulmein Rise, Singapour
* L’Ambassade Royale des Pays-Bas, Addis-Abeba, Ethiopie
* La Réhabilitation de la Ville Fortifiée Nicosie, Chypre
* L’Ecole à Rudrapur, Dinajpur, Bangladesh |