MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE
 
 
 
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Certaines expériences, un peu comme la vie, naissent et périssent dans la douleur. L'expérience du village Ken, unique dans le genre en Tunisie, a commencé dans l'euphorie de réaliser quelque chose de nouveau et qui, tout en prenant racine, doit nous conforter dans notre présent.

Slah Smaoui, architecte, maître artisan de l'oeuvre, ne savait pas, quand il avait posé la première pierre de ce qui aurait dû finir peut-être en patrimoine, que la belle aventure n'aura duré, en fin de compte, qu'à peine un quart de siècle. Car le village Ken va fermer porte. Faute de relève?

Mais faute de quoi au juste? Entretien.

Pourquoi ce village. C'était quoi l'idée de départ?

C'est l'architecture qui m'a au début motivé. J'ai une autre idée de l'architecture telle que pratiquée par beaucoup d'architectes. Je combats la rupture qui s'est opérée vers les années 70. Je dis qu'on ne peut pas s'inscrire dans le présent et le futur sans se référer au passé. Je constate qu'il y a un certain cafouillage dans l'architecture et la conception de la cité, alors qu'on a un patrimoine extrêmement riche : on avait des villes formidables, des espaces de vie, tout ce qui convenait à notre rythme de vie. On s'est mis tout d'un coup à faire du n'importe quoi au nom d'une modernité dont on n'arrivait même pas à cerner les contours.

Moi je revendique la modernité mais pas n'importe laquelle. Concevoir un espace, une architecture qui vit son présent, qui se projette dans l'avenir, tout en tenant compte de son passé, c'est ça l'expérience Ken. Donc je me suis attelé à réhabiliter les matériaux et les technologies locaux. Par exemple, ici à Ken c'est construit en pierre et en terre, donc c'est une architecture bioclimatique et une technologie appropriée des formes et des techniques de construction ancestrales rationalisées avec mon esprit scientifique d'ingénieur.

Et pour l'animer, il fallait trouver une fonction à ces bâtiments, alors j'ai choisi les métiers. Du coup, je me suis trouvé versé dans le patrimoine dans l'ensemble et j'ai touché à l'ameublement, au mobilier inspiré du patrimoine mais qui n'a jamais existé sous cette forme-là. Mais quand on voit le meuble Ken, on sent que c'est un meuble tunisien, qu'il a une âme locale.

Justement, comment êtes-vous parvenu à reconstituer ce «vieux-nouveau design» ?

C'est une création de formes et de modèles inspirés de petites choses. Je prends par exemple la forme du balancement d'un accoudoir et je tisse un meuble autour de ça, je prends une porte placard ancienne, je l'enveloppe et cela devient un meuble. Parce que les meubles anciens étaient maçonnés, on n'avait pas de meubles mobiles. Il fallait donc créer un meuble fonctionnel et qui ait une âme tunisienne. C'est là où je me suis inspiré des éléments forts des symboles du peuple tunisien dans le meuble Ken.

Cela suppose une quête à notre avis difficile, ces symboles n'étant plus très apparents ou tout simplement sont éparpillés

Non, on arrive à trouver encore ces symboles même dans les brocantes, les souks de Mallassine ou ailleurs. A partir d'un élément trouvé, je peux créer un, deux, trois meubles et même tout un ensemble autour de cet élément que j'analyse, que je développe. L'essentiel, c'est d'avoir une conviction et une passion. Donc le mobilier Ken a tout de suite accroché et au commencement, il a été vite primé. Le meuble Ken a son public.

On comprend donc qu'il va continuer à exister indépendamment de l'existence ou pas du village.

Mais tout continue à exister avec nous. Tant qu'on existe, ça existera. Le problème, c'est le devenir de tout ça. Il n'y a pas de relève alors qu'en principe, Ken devait être une école, un lieu de rencontre, un lieu d'échange. Or je constate que c'est une expérience qui a dérangé beaucoup plus qu'autre chose. Alors, je n'ai plus le choix, et si je n'arrive pas à trouver une formule de rechange, je fermerai Car, que ce soit au niveau du design, de l'architecture, de la décoration d'extérieur, ça a dérangé.

Qui ?

Certains hommes des arts qui, apparemment, n'ont pas admis qu'un autodidacte vienne piétiner leurs plates-bandes. Pourtant, moi, je n'ai jamais participé à des appels d'offres mais lorsqu'un ami me demande de décorer sa maison, j'interviens. Lorsqu'on m'a demandé de faire Dar El Jeld, je l'ai fait, je n'ai pas participé à un appel d'offres, ou arraché ce projet à un décorateur installé. J'ai même été sollicité pour faire l'architecture de bâtiments officiels (délégation de Bouficha par exemple). ?‡a dérange peut-être parce qu'il y a un concept, une démarche. Dans tous les cas, je ne connais pas d'autres démarches, d'expériences, et il n'y a pas eu d'écoles d'architecture avec un tel esprit à part peut-être l'école Cacoub qui a son propre style, sa popularité et son empreinte. Lorsqu'on voit maintenant en ville des immeubles avec des murs en verre, on ne se pose pas trop de questions.

On dit que Ken a beaucoup intéressé les étrangers

Ken a intéressé beaucoup l'université étrangère. Il y a eu des Italiens, des Suédois, des Français, des Belges qui sont venus voir de près l'expérience Ken. Il y a eu même des stages pour étudiants étrangers, mais jamais pour étudiants tunisiens. On ne peut pas dire que le résultat est négatif, mais il n'y a pas eu de dynamique.

Les touristes, ça les intéresse ?

A condition de les faire venir ! Or ça n'intéresse pas les opérateurs de tourisme de faire connaître Ken, les touristes qui viennent le font individuellement parce que Ken est cité dans les guides (pas les groupes). Malgré l'effort du ministère du Tourisme et de l'Artisanat, ça n'a pas intéressé les opérateurs de tourisme. Pourtant, Ken est la première expérience en tourisme culturel. Que faire alors, sinon fermer !



 

   
   
   
 
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