MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE

Performance urbaine et droit à la ville à Rabat

22/03/2010

"Performance urbaine et droit à la ville" est le thème du 15ème colloque international qui a été organisé, les 11 et 12 mars à Rabat.

Initiée par le Groupement de Recherche sur Espace et Territoires (GRET), la Chaire UNESCO des droits de l'Homme et la Fondation Hanns Seidel, cette rencontre s'inscrit dans le prolongement des réflexions menées sur les questions d'aménagement urbain, selon un communiqué des organisateurs.

Penser la ville, c'est mettre en pratique les outils nécessaires pour une meilleure productivité urbaine au bénéfice des citoyens, estiment-ils.

Plusieurs experts, chercheurs et gestionnaires venus d'Europe et du monde arabe participeront à cette rencontre qui sera organisée avec la participation des Offices publics de l'habitat en France et la faculté des Sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat-Agdal.

"L'aménagement urbain et ville citoyenne", "la ville entre légitimités anciennes et rationalités nouvelles" et "la productivité urbaine et planification stratégique", figurent parmi les thèmes proposés au débat.

Le programme prévoit également une table ronde sur le thème "Regards croisés de jeunes méditerranéens sur la ville méditerranéenne".

Le Maroc appelé à répondre aux besoins d’une population urbaine en croissance

Le Maroc est appelé à surmonter les contraintes engendrées par la croissance démographique en milieu urbain et répondre aux besoins de cette population en vue de contribuer au développement économique, a indiqué jeudi à Rabat, le ministre de l’habitat, de l’urbanisme et de l’Aménagement de l’espace, M. Ahmed Taoufiq Hejira.
Intervenant lors d’un colloque international sur la «Performance urbaine et droit à la ville», le ministre a précisé que le développement urbain, qui n’est pas une finalité en soi, requiert un grand intérêt à la chose locale et à l’adéquation des différents secteurs publics avec les spécificités des espaces urbains concernés.
Dans une allocution lue en son nom par M. Abdelaziz Adidi, directeur de l’Institut national de l’aménagement et de l’urbanisme, M. Hejira a fait remarquer que la réglementation et les lois organiques en la matière ne peuvent, à elles seules, réaliser l’intégration sociale escomptée sans une culture sociétale qui prône la solidarité entre les différentes classes de la société.
Pour sa part, le président du Groupement de recherche sur espace et territoires (GRET), M. Ali Sedjari, a estimé que la ville contemporaine, compliquée et complexe, a cessé d’être une simple collectivité, ajoutant que, dans la perspective de la régionalisation lancée par SM le Roi Mohammed VI, la ville est appelée à subir et à s’adapter aux changements y afférents.
L’urbanisation constitue non seulement un mode de vie mais un ensemble de formes de sociabilité particulière et un aménagement des espaces urbains qui implique une organisation collective respectueuse des droits et des libertés des citoyens, a estimé M. Sedjari, quia plaidé pour un modèle de ville basé sur une performance dans la gestion au bénéfice de toutes ses composantes et une consécration réelle des droits fondamentaux des citoyens par l’accès équitable à tous les services et une garantie de vie digne.
Le directeur général de la fédération nationale des offices publics de l’habitat-Paris, M. Maurice Carraz, a quant à lui souligné que le droit à la ville est non seulement le droit d’y habiter mais d’accéder à sa diversité dans ses fonctions, dans les formes et l’occupation de l’habitat et dans l’expression de cultures et des identités.
Les villes de l’avenir sont appelées à relever le défi de la mixité et la diversité sociale mais également, la cohabitation d’activités de production et de commerce avec les services publics (transport, santé, éducationŒ), a-t-il ajouté.
L’idée du droit de la ville, qui a germé lors du premier Forum social mondial de Porto Alegre (2001), vise à garantir «les statuts d’espace collectif culturellement riche et diversifié qui appartient à tous ses habitants».
Lors de ce colloque international, plusieurs experts et chercheurs du Maroc et d’Europe, du Maghreb et du monde arabe confronteront, deux jours durant, leurs expériences autour de trois axes, à savoir «L’aménagement urbain et ville citoyenne», «La ville entre légitimités anciennes et rationalités nouvelles», «la productivité urbaine et planification stratégique».
Organisée avec la participation des Offices publics de l’habitat en France et la faculté des Sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat-Agdal, cette rencontre prévoit une table ronde sur le thème «Regards croisés de jeunes méditerranéens sur la ville méditerranéenne.
Initié par le GRET, la Chaire UNESCO des droits de l’Homme et la Fondation Hanns Seidel, ce 15ème colloque s’inscrit dans le prolongement des réflexions menées sur les questions d’aménagement urbain.

Entretien avec Alain Bourdin, sociologue urbain, chercheur en stratégie urbaine
«Qualification urbaine : il faut revenir aux fondamentaux»

Alain Bourdin invité de la 15 édition du GRET qui portait sur «Performance urbaine et droit à la ville» réunissant à Rabat de très nombreux chercheurs et praticiens urbanistes d'Europe et du Maghreb, revient sur ce sujet du «bon usage de la ville» et de l'évaluation pertinente des villes.

LE MATIN : Sociologue urbain, professeur d'urbanisme, chercheur en stratégie urbaine, passionné par l'évolution des modes de vie, des sociétés urbaines et par la gouvernance, sur quels projets urbains récents avez-vous travaillé ?

ALAIN BOURDIN : J'ai travaillé dans une équipe pluridisciplinaire et internationale sur la dalle de la Défense qui s'est demandé comment réorganiser cet espace en fonction des usages et des usagers.
J'ai travaillé récemment dans la ville de Rennes dans l'ouest de la France sur les grandes zones où l'on ne savait pas comment organiser de vastes zones de périphéries.
Nous avons travaillé sur un plan stratégique d'avenir des banlieues dans plusieurs villes de France qui changent de taille et qui nécessitent de nouveaux aménagements des espaces urbains.
Les économies, les modes de vie, les sociétés changent, il y a des nouveaux et des anciens espaces à réaménager et à faire fonctionner.

Tout cela dans un contexte de crise qui se prolonge ?
C'est la grande interrogation car la crise n'est pas terminée et qu'il y a une nouvelle contrainte environnementale.
Il y a beaucoup d'interrogations quant à l'avenir et en ne sachant pas de quoi demain sera fait, il y a des choix stratégiques à faire.

Pour aller vers « le bon usage de la ville » comme l'indique le titre d'un de vos récents ouvrages ? Qu'est-ce que ce bon usage ?
C'est un propos sociologique qui rappelle qu'au regard des grandes métropoles dans le monde, il n'y a plus de sociétés urbaines.
IL n'y a plus d'ordre social dans les grandes métropoles.
C'est visible dans certaines régions du monde et le phénomène touche les grandes villes et les moyennes villes où il n'y a plus de sociétés organisées. Nous sommes sans arrêt, obligés d'inventer un ordre.
Nous sommes passés de l'ordre social porté par des références communes partagées, avec des familles structurées, des classes sociales, des institutions fortes à des sociétés flexibles où les individus jouent des rôles importants, où les institutions se font et se défont. On est comme le disait Schumpeter dans «la destruction créatrice », on fait du développement mais en même temps on détruit. La société se fait et se défait.
L'objectif de l'urbanisme et du gouvernement des villes pour revenir à votre question sur le bon usage de la ville, c'est de recréer de l'équilibre sans arrêt.

Recréer l'équilibre, n'est-ce pas utopique ?
C'est la régulation humaine dont le but est de recréer l'ordre. Cela passe par l'utilisation du droit et les juristes ont un rôle important à jouer.
D'autre part, la démarche stratégique est très importante car elle permet de se projeter dans l'avenir. Il faut penser au présent mais aussi être capable de se projeter à 20 ans, 30 ans. On traite les problèmes d'aujourd'hui mais on travaille à 30 ans en tenant compte des évolutions qui sont très rapides. Les choses changent dans l'organisation de l'espace et il faut créer de l'espace urbain selon d'autres formes que celles utilisées jusqu'à maintenant. En pensant en commun, en faisant des apprentissages collectifs ; on a besoin d'équipes pluridisciplinaires, des sociologues, des juristes, des économistes, des paysagistes, des urbanistes, des spécialistes d'ambiance qui doivent travailler ensemble. Pour cela il faut des spécialistes de l'organisation du travail collectif.
C'est tout aussi important que ces problèmes de démarches participatives, il faut organiser les expertises et travailler en commun.

Dubaï, écrivez-vous dans votre dernier ouvrage, symbolise la fin d'un cycle dans le développement urbain et dans la manière de faire la ville dans l'urbanisme. Que voulez-vous dire ?

Dubaï, c'est l'exemple type de ce qu'à été depuis le début des années 80, l'urbanisme dominant que j'appelle l'urbanisme libéral. Qu'on prenne sa version de droite ou de gauche, on a eu un modèle d'urbanisme qui a privilégié les grandes réalisations, l'urbanisme de communication, l'image, les vedettes de l'architecture.
Qui a fabriqué un discours que j'analyse dans mon livre et qui repose sur des choses qui existent mais en faisant de la mythologie. Mon propos est de dire arrêtons avec cette mythologie et ces images ! Il faut revenir aux fondamentaux.
Nous avons un autre exemple d'un autre style qui est la ville de Bilbao. J'aime beaucoup le musée de Guggenheim comme architecture mais ce n'est pas le musée qui a transformé la ville ! La réussite de Bilbao c'est d'abord son aéroport, la transformation du métro, de la ville.. Les fondamentaux c'est cela, travailler sur le bon fonctionnement de la ville, la ville inclusive, des riches et des pauvres dont il faut s'occuper en rendant la ville vivable. J'insiste beaucoup sur l'importance des droits urbains qui régulent, qui recréent des équilibres sociaux, économiques, spatiaux et des équilibres dans la mobilité. Pour cela il faut faire beaucoup d'ajustements, travailler modeste et être sans arrêt occupés par les grandes orientations stratégiques.

Car la ville est devenue objet d'évaluation ?
Elle le sera encore plus avec les problématiques d'environnement et la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et les systèmes normatifs qui sont en train de se mettre en place à l'échelle mondiale pour évaluer la performance des villes ! Il y a là un paradoxe qui ne cesse de se développer, car d'un coté l'on invente des systèmes contraignants avec des définitions normatives univoques, avec des instruments de mesure très rigoureux et de l'autre coté le mouvement de la gouvernance qui suppose que l'on ajuste sans arrêt, que l'on redéfinisse et que l'on fasse des compromis! Il faut à la fois respecter les 40 ou 70 critères du développement durable et en même temps avoir une gouvernance flexible ! A mon sens, il y a un enjeu très important pour les politiques et les chercheurs, c'est la définition de ces normes et de ces indicateurs.
C'est un front sur lequel nous devons nous battre car beaucoup de ces indicateurs sont construits sur des éléments d'affirmation considérés comme des évidences. Celles ci sont souvent contestables et les définitions admises reposent souvent sur peu de choses et sont peu fondées.

Prenons le cas de la mesure de la compétitivité qui classe les villes selon tel ou tel critère ?
Dans les politiques urbaines, la compétitivité est un élément central, la performance en référence à la concurrence devient la référence dominante pour définir la compétitivité. La concurrence entre villes est définie dans la perspective de gagner quelque chose, les jeux olympiques par exemple ou dans la perspective d'attirer les investissements publics, privés, attirer les cadres …ce qui aboutit à accorder une importance démesurée au classement des villes fait par des organismes spécialisés. A partir de là se définissent des critères qui caractérisent les performances des villes.

Pour mieux comprendre ce concept de compétitivité pouvez-vous approfondir cette idée de critères ?
Je prendrais l'exemple d'une étude de Michael Parkinson qui a fait une étude pour le gouvernement britannique. Après 1999, le New Labour a fait une politique intéressante à partir d'un rapport piloté par l'architecte Lord Rogers en travaillant sur la compétitivité de leurs villes hors Londres. Les critères retenus sont ceux du PIB par tête, l'innovation avec différents indicateurs comme le nombre de brevets, la connectivité avec la qualité des aéroports, des équipements informatiques..
La coopération décentralisée des villes, l'évolution démographique par segments de la population, la présence de main d'œuvre qualifiée et enfin l'attractivité perçue par les chefs d'entreprise. Nous sommes là dans la logique de la concurrence et certains critères sont sujets à caution. Il y a des échelles de mesure et quand on évoque la compétitivité, faut il la mesurer à l'échelle centre ville, ou ville et périphérie ? Avec qui se compare-t-on ? Quel est le sens de cette comparaison ? Même à l'échelle européenne où nous sommes dans un même ensemble, les comparaisons ne sont pas toujours pertinentes. Peut-on d'autre part reproduire le modèle de la concurrence entre firmes et multinationales pour les villes ? Ne faut-il pas redéfinir cette notion de concurrence et de compétitivité pour savoir de quoi l'on parle ? Quel sens cela a-t-il de comparer la région urbaine qui va de Casablanca à Kenitra avec l'agglomération londonienne par exemple ? On compare qui avec qui et pourquoi ? Qu'est-ce que la concurrence ?

Comment fabrique-t-on cette concurrence entre villes ?
On a un champ immense de la performance que l'on peut élargir. La concurrence existe bien sûr, mais il faut intégrer la dynamique interne. Toute métropole est fragile économiquement, socialement. Une des manières d'être performant est peut-être de limiter la fragilité urbaine. On vit dans des sociétés urbaines qui se font et se défont, la question de la fabrication de la cohésion sociale est importante. Quand les gens peuvent vivre ensemble, c'est un indicateur de performance urbaine. Il y a bien sûr des indicateurs que l'on peut trouver. La performance dans l'organisation des services, de la mobilité, de la qualité de la vie c'est tout aussi essentiel. Reste à trouver les indicateurs pour mesurer ces performances. Il y a tout un champ de définitions de la performance qui peut se faire autrement que par des critères de concurrence et qui nous ramène à des indicateurs significatifs comme l'exercice des droits urbains : droit à l'accès, à la mobilité, à l'accueil, à la sécurité sans parler des droits traditionnels.

Est-ce que vous n'essayez pas d'opposer des définitions sociales de la performance à des définitions plus d'essence économique ?
Pas du tout, j'essaie de partir de définitions économiques et d'élargir l'approche pour trouver un ensemble de critères qui ne sont pas forcément opposés à ceux critères liés à la concurrence, mais qui donneront une idée différente de la performance urbaine. La définition de la performance est un débat scientifique mais c'est aussi un combat politique.

Propos recueillis par Farida Moha | Le Matin

Sources : MAP / Le Matin / L'opinion

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