MAGAZINE D’ARCHITECTURE EN LIGNE

Le Prix Pritzker 2009 a été décerné à l'architecte suisse Peter Zumthor

14/04/2009

Lauréat dévoilé hier du Pritzker 2009, Peter Zumthor n’est pas une star, mais l’auteur un peu secret bien que très estimé d’un bâtiment culte : les thermes de Vals, en Suisse (1996). A flanc de colline, dans le canton des Grisons, il a incrusté une façade géométrique en quartz et béton qui se fait roche, ouvrant, par un tunnel, sur toutes les cérémonies des bains. Lesquels se pratiquent dans des cubes de pierre, avec vues sur les montagnes, tandis que la lumière dialogue avec la vapeur d’eau. Ce lieu magique reflète toute la pensée de Zumthor, son architecture se vit comme une chorégraphie d’expériences sensorielles. Dans son livre Thinking Architecture, il défend une poétique qui va au-delà de la forme et de la construction d’un bâtiment ; il évoque sa température, son odeur, son sang, sa théâtralité, une atmosphère où l’usager est «plongé dans la physique des matériaux».

Né en 1943 à Bâle, fils d’ébéniste, Peter Zumthor travaille à Haldenstein avec une petite équipe, essentiellement en Suisse ou en Allemagne, et ses créations restent à petite échelle. Il est aussi l’auteur du musée d’Art de Bregenz en Autriche (1997), de la Bruder Klaus Kapelle (2007). Depuis ses célèbres thermes, Vals figure sur la carte suisse.

 

Peter Zumthor fait partie des architectes suisses les plus renommés. Il doit principalement sa notoriété aux thermes de Vals (1996), au musée d’art de Bregenz (1997) et au pavillon suisse de l’Expo 2000 à Hanovre. Dans une interview avec le crédit suisse, Peter Zumthor nous parle de ses activités.

Monsieur Zumthor, vous vous donnez du temps pour mener vos projets à bien. Est-ce l’une de vos qualités ?
Faire les choses avec soin, prendre son temps, cela me convient. Je suis un inventeur passionné et un constructeur de maisons de qualité. Pouvoir construire des bâtiments harmonieux dans lesquels tout est en adéquation, et pas uniquement la façade, est plus important pour moi que devenir riche. Je ne cède rien avant d’avoir le sentiment que c’est au point. C’est davantage la façon de travailler et de penser d’une personne qui compose un quatuor à cordes ou qui écrit un livre. C’est l’auteur qui décide quand l’ouvrage est terminé, pas la maison d’édition. On peut assurément dire que je suis un architecte-auteur qui s’affirme et que dès lors, je ne conviens pas aux personnes qui pensent que l’architecture est un service. A l’heure actuelle, on a malheureusement fortement tendance à traiter l’architecture comme un service. A cet égard, je ne suis toutefois pas disposé à faire des compromis.
L’harmonie porte-t-elle également sur les rapports avec le maître d’ouvrage ?
Absolument. Le plus difficile est de travailler pour un maître d’ouvrage anonyme, avec beaucoup de commissions et des compétences partagées. En tant qu’auteur, j’ai besoin d’un vis-à-vis. Lorsque cette condition fait défaut, le risque que cela ne fonctionne pas est grand. Lorsque vous construisez en fonction de l’affectation – en tant qu’architecte, je ne suis pas un artiste libre -, il y a toujours un utilisateur qui sait ce qu’il veut, p. ex. quelles dimensions un bâtiment doit avoir, quels doivent être les rapports fonctionnels, etc.

Il ne souhaite cependant pas un service proposé par un gestionnaire de projet et ses collaborateurs, mais un auteur, parce que ce qui en résultera lui fera plaisir. Ce type de collaboration se base sur un respect mutuel. Toutefois, le donneur d’ordre doit avoir une certaine sensibilité, surtout dans la phase initiale délicate.

Vos bâtiments s’intègrent parfaitement dans le paysage. C’est presque comme s’ils en faisaient partie.
Il faut tout simplement aimer les lieux. Cela présuppose qu’après la construction, les lieux auront certes une autre apparence, mais qu’ils ne seront certainement pas moins beaux qu’avant. C’est une question d’intuition, mais on peut aussi repenser cette intuition.

La sensualité est-elle un objectif pour vous ? Extérieurement, par exemple, les thermes de Vals dégagent une grande sobriété. Il s’agit malgré tout d’un bâtiment très sensuel...
Quand une maison ou une pièce plaît à quelqu’un, que ce soit un living-room ou une église, il le ressent, il n’y pense pas. L’architecture est un art sensuel, on l’appréhende avec les sens. Le mental entre bien sûr aussi en jeu, mais en définitive, nous avons tous vécu des expériences avec des constructions et donc, nous avons certaines notions préalables.

Pour moi, le plus important est cependant le savoir émotionnel, que l’on ne peut pas toujours rationaliser ni solliciter, mais qui est tout simplement présent.

Quelles images aviez-vous devant les yeux quand vous avez construit Vals ?
Je recherche toujours les images dans la concordance entre le lieu et l’affectation. A Vals, c’était relativement simple : une source chaude jaillit d’une montagne, de la pierre – montagne, pierre, eau, cavité, creuser la montagne. L’eau chaude qui jaillit de la montagne est en fait quelque chose de complètement insensé. Partant de là, j’ai voulu pour Vals quelque chose d’autre qu’un bassin de sport, dans lequel on fait des longueurs. J’ai réfléchi à ce que ce quelque chose d’autre pouvait être. Je pense que nous aurions tous plus ou moins eu les mêmes idées. Il faut essayer de se détendre, d’apprécier l’eau chaude. A Vals, ce thème – l’eau chaude de la montagne – était tellement présent, que la tâche a été relativement facile. Ensuite, on parle bien entendu de ces images et on développe des idées sur cette base.

Ainsi par exemple, deux spécialistes du marketing se sont retirés. Ils étaient d’avis que notre projet s’adressait tout au plus à quelques rares lecteurs de la NZZ, qu’il s’agissait d’un lieu totalement élitaire que personne ne visiterait. Selon eux, c’était de toute façon contraire à toute règle de construire un tel bâtiment avec un architecte comme auteur. Les maîtres d’ouvrage se sont rangés de mon côté. Il est réjouissant de constater que dans une petite vallée de montagne, il y a des gens qui sont prêts à défendre un projet auquel ils croient.

Vous faites cela seul ou en équipe ?
En règle générale en équipe : je formule les images et j’interroge les gens. Nous travaillons énormément avec des mots, mais toujours avec des images. Les règles abstraites selon lesquells on érige un bâtiment, sont l’étape suivante.

Un mot sur la genèse du bâtiment ?
Il est intéressant de savoir que la commune de Vals, représentée par quelques jeunes habitants, a dû reprendre le complexe hôtelier de l’actif d’une faillite. Ils voulaient absolument que la source thermale continue d’exister. Ils voulaient quelque chose de particulier qui se dégage de la masse. Nous avons fait un bout de chemin ensemble, ils m’ont accordé leur confiance, nous avons beaucoup discuté. Nous avons réalisé beaucoup de choses que j’avais proposées et que personne n’avait jamais faites. Au début, nous avons été confrontés à beaucoup d’incompréhension. Quels rapports avez-vous en fait avec les matériaux ?
L’architecture est quelque chose de tactile, quelque chose qu’il faut toucher. En architecture, les matériaux sont comme les notes pour les compositeurs. Je travaille avec les matériaux, je les apprécie tous. Ce qui est intéressant, c’est de faire sans cesse de nouvelles associations de notes et de parvenir à une sonorité spécifique.

Et où puisez-vous vos inspirations ?
Lire, parler, écouter de la musique. Dans les conversations aussi, car il faut repenser certaines choses quand une bonne question vous est adressée. Cela peut également être une source d’inspiration ou vous aider à y voir plus clair. J’apprécie aussi énormément mon mandat de professeur à Mendrisio. Au départ, je l’ai accepté pour des raisons financières, pour avoir un " moyen de subsistance ", pour ne pas toujours vivre sans savoir de quoi demain sera fait. Je me suis toutefois rapidement rendu compte que c’est toujours une source d’inspiration, un défi. Les étudiants me donnent parfois des réponses très intéressantes aux problèmes que je leur pose. En fait, la vie toute entière est une source d’inspiration. J’apprécie la vie. Je suis capable de passer très rapidement d’un travail très concentré à un moment de loisir plein de gaieté.

Église Sainte-Colombe de Cologne

Peter Zumthor sélectionné parmi plus de 160 projets
Marier les créations contemporaines à l’art religieux classique, c’était le souhait de l’archevêché de Cologne et de Joachim Plotzek, conservateur du musée Kolumba. « Nous nous opposons à un classement par époques », a déclaré Joachim Plotzek lors de l’inauguration.

Fondé en 1853, le musée de l’archevêché – renfermant une collection d’objets religieux – avait déménagé à plusieurs reprises. Jusqu’en avril dernier, il était situé sur le Roncalliplatz, en face du « Dom » (la cathédrale). Mais le bâtiment était devenu trop exigu pour montrer toute la richesse de la collection. Un nouveau site a été acheté par le diocèse dans les années 1990, à quelques rues de là.

Après cinq ans de travaux, le nouveau musée a ouvert sur les ruines de l’ancienne église Sainte-Colombe, donnant ainsi son nom au nouveau musée : Kolumba. C’est l’architecte suisse Peter Zumthor qui a été sélectionné parmi plus de 160 projets, pour ériger le bâtiment. Avec une contrainte, et non des moindres : conserver les ruines de l’église, la nouvelle chapelle et les fouilles archéologiques.

L’église Sainte-Colombe, du Xe siècle avait été détruite durant la Seconde Guerre mondiale. Seuls quelques pans de murs subsistaient, ainsi qu’un pilier et une statue de la Vierge miraculeusement épargnée par les bombardements.

La « chapelle de la Vierge parmi les décombres » a été construite autour de ce pilier dans les années 1950. Quant aux fouilles archéologiques menées de 1973 à 1976, elles ont montré l’existence d’un bâtiment chrétien de l’époque romaine.

Un projet de musée qui dénonce
l'« effet Bilbao »

Loin de cacher les vestiges de l’église, l’architecte s’en est servi comme base. S’appuyant sur les quelques pans de murs de l’église en brique rouge, Peter Zumthor a érigé un immense bloc de briques grises, posant ça et là quelques larges baies vitrées entourées d’un cadre d’acier.

Présentant son projet de musée, l’architecte avait dénoncé un «effet Bilbao», ce trop grand intérêt porté à l’architecture d’un musée au détriment des œuvres qu’il abrite. Peter Zumthor a donc décidé de construire pour Cologne un bâtiment de grande sobriété à l’extérieur comme à l’intérieur. Pour autant, il n’a pas négligé les détails, depuis les bancs de cuir fauve dans chaque pièce jusqu’aux portes des toilettes en bois de séquoia géant.

Pour la plus grande salle du musée, abritant les fouilles et la chapelle, il a imaginé des murs filtrants en brique gris clair, qui permettent de conserver les ruines. C’est donc dans une semi-pénombre que le visiteur aperçoit les vestiges, depuis un ponton en bois exotique rouge.

Déambuler dans le musée invite à méditer
Pour son musée, Peter Zumthor a conservé le plan de l’église, mais les salles du musée (1 600m2 d’exposition au total) n’ont rien à voir avec de classiques transept, chœur ou chapelle. Ce nouveau bâtiment a été érigé pour présenter une collection d’une façon nouvelle. Inutile, par exemple, de chercher les vitrines ni même les petits cartons explicatifs près des œuvres : le visiteur se reportera au livret fourni à l’entrée.

Déambuler parmi les dix-sept salles du musée, toutes différentes par la taille et l’éclairage, invite ainsi à méditer. Dans des pièces étroites au très haut plafond, de petits couloirs ou de vastes salles éclairées par une baie vitrée, les œuvres s’exposent aux regards.

Le visiteur les découvre lentement, prenant le temps de réfléchir au dialogue qui naît de cette juxtaposition d’œuvres religieuses et profanes. Un voisinage que le visiteur n’aura pas manqué de remarquer lors de sa visite de la cathédrale, à deux pas du musée.

Elle s’orne en effet depuis l’automne dernier d’un nouveau vitrail, « 4 096 couleurs », créé par l’artiste allemand Gerhard Richter. Des milliers de petits carreaux de mosaïques colorées qui côtoient les vitraux figuratifs du XIXe siècle.

 

Biographie succincte de Peter Zumthor
Né à Bâle en 1943 ; 1958 apprentissage d’ébéniste ; 1963 formation de créateur à la Kunstgewerbeschule de Bâle ; 1966 étudiant-hôte en architecture au Pratt Institute New York ; 1968 architecte pour les Monuments Historiques du canton des Grisons ; 1978 chargé de cours à l’université de Zurich (Siedlungspflege und Siedlungsinventarisation); 1979 création de son propre bureau d’architecte à Haldenstein GR ; depuis 1988 différents mandats de professeur invité aux USA, en Autriche et en Suisse ; depuis 1996 professeur à l’Accademia di architettura, Università della Svizzera italiana, Mendrisio ; 1996 membre honoraire du Bund Deutscher Architekten ; 2000 Honorary Fellowship of the Royal Institute of British Architects.

 

Distinctions internationales
1989 médaille Heinrich Tessenow, TU Hannover ; 1992 Prix international d’architecture contemporaine dans les Alpes, Sexten-Kultur, Tyrol du Sud (pour la chapelle Sogn Benedetg, Sumvitg) ; 1996 Prix d’architecture Erich Schelling, Karlsruhe ; 1998 Carlsberg Architectural Prize, Copenhague ; 1999 6th Mies van der Rohe Award for European Architecture, Barcelone (pour le musée d’art de Bregenz) ; 1999 Prix international d’architecture contemporaine dans les Alpes, Sexten-Kultur, Tyrol du Sud (pour les thermes de Vals et l’ensemble de son oeuvre). 2003 Laura ad Honorem in architecture, Architecture University, Ferrara/It.

Ouvrages célèbres
Thermes en pierre Vals (GR/Suisse), chapelle Sogn Benedetg, Sumvitg (GR/Suisse), musée d’art de Bregenz (AU), pavillon suisse Expo 2000, Topographie des Terrors (Berlin/DE, 1er prix du concours 1993, projet partiellement réalisé, arrêté fin 2004), Atelier Zumthor, Haldenstein (CH), Musée d’art Kolumba (Cologne/DE) (Achèvement 2007)


 

Dossier :

Repenser le Tourisme
© 2009 Archi Mag. All Rights Reserved